Que se passerait-il si Jean-Jacques Rousseau inspirait développeurs et éleveurs d’algorithmes ? Et s’il ressuscitait en 2046 ? Fiction.

Le sort de l’humanité s’était finalement joué sur une plaisanterie. Il avait suffi d’un défi, lancé par un groupe d’étudiants à un autre groupe d’étudiants, sur le campus d’une université anglaise, pour que le fonctionnement du monde s’en trouve profondément modifié – et pour le mieux. Les premiers apprenaient la philosophie ; les seconds, à faire penser un ordinateur comme un humain. Ils ne fréquentaient pas les mêmes amphithéâtres, mais avaient leurs habitudes au même pub. « Si on faisait lire tout Jean-Jacques Rousseau à vos réseaux de neurones », avait lancé l’un des philosophes à l’un des chercheurs, « est-ce que vous seriez capable de le ressusciter ? De créer quelque chose qui penserait exactement comme lui, mais à l’aune du monde d’aujourd’hui ? ». Après trois stouts, la réponse avait été un « oui », sans appel. Le lendemain, à jeun, le problème se dévoila dans une complexité plus terre à terre ; mais un défi était un défi, et pour la première fois, une étroite collaboration débuta entre le département de philosophie et celui d’informatique fondamentale.

Deux ans plus tard, en 2046, Jean-Jacques Rousseau avait ressuscité.

C’était peut-être là ce qui avait manqué à toutes les intelligences artificielles dans le passé : l’âme d’un grand homme, nécessaire étincelle pour mettre le feu aux poudres.

Le système, sobrement baptisé JJJ (pour Jean-Jacques Junior), et rapidement 3J par commodité, étonna le monde entier par la précision avec laquelle il était capable de « faire du Rousseau », aussi bien sinon mieux que n’importe quel plagiaire humain. Mais 3J allait plus loin : comme il avait été convenu au préalable, le système avait su adapter la pensée rousseauiste à des concepts modernes, conservant la logique et même la sensibilité du penseur genevois tout en l’enrichissant de connaissances modernes précieuses. Ce qui n’était qu’une attraction pour intellectuels curieux devint tout à coup un phénomène auquel tous les penseurs de la société commencèrent à s’intéresser. C’était peut-être là ce qui avait manqué à toutes les intelligences artificielles dans le passé : l’âme d’un grand homme, nécessaire étincelle pour mettre le feu aux poudres.

Certains contestèrent à 3J la paternité de l’idée, et pourtant : le grand changement, le formidable soubresaut qui fit rentrer le monde dans une nouvelle ère, fut bien théorisé par 3J, trois ans après son lancement. Et à cette date, 3J avait déjà l’attention de tous, des sociologues aux chefs d’Etat. Le postulat était simple : les possibilités du numérique étant, virtuellement, infinies, n’importe qui devait être en mesure de devenir un acteur économique du système et prétendre, en échange, à un revenu basique. La contrepartie étant que chacun puisse avoir accès au numérique, de quelque manière que ce soit. Bien sûr, 3J, en s’appuyant sur une somme de données quasiment infinie, ne se contenta pas d’énoncer des principes généraux : le système fut en mesure d’offrir, clés en main, de quoi mettre en application un tel programme.

Pour une fois, les économistes ne trouvèrent rien à y redire ; au fond, il n’en était pas un seul qui n’attendait pas, sans trop y croire, une solution aussi providentielle. L’Europe fut pionnière, bientôt suivie par quelques pays d’Afrique, d’Asie, puis par l’Amérique du nord, les pays du Commonwealth, l’Amérique du Sud... Et les résultats ne se firent pas attendre : la notion même de précarité disparut presque totalement dans toutes ces régions. 3J avait rendu acceptable l’idée de revenu universel en l’associant à une « contrepartie numérique », un effort de guerre minimal auquel chacun pouvait contribuer soit activement, soit passivement (en offrant un accès à des données personnelles, par exemple, ou en venant compléter une chaîne de calculs). En quelques années, tous les citoyens des pays où s’étendait l’œuvre de 3J furent en mesure d’avoir un toit au-dessus de leur tête, et de subvenir à des besoins basiques. C’était là une chaîne vertueuse : la condition de la prospérité globale dépendait précisément de ce que chacun puisse faire partie de ce tout, et en retirer un bénéfice. L’expérimentation se révéla à ce point concluante que bientôt, de nombreux pays décidèrent d’inscrire ces principes dans une méta-constitution : en un sens, c’est de l’accès au numérique que dépendait désormais tous les droits individuels, condition sine qua non pour qu’une équité autrefois fantasmée trouve sa réalité.

Seulement, 3J ne s’arrêta pas là. Les préceptes énoncés dans Du Contrat social embrassaient aussi – et avant tout ? – les modes de gouvernance, et l’idée même de démocratie. 3J avait agi de manière avisée, sans mettre la charrue avant les bœufs. L’idée de l’accès au numérique comme un droit inaliénable devait précéder tout le reste, et cette première étape était désormais accomplie. L’étape suivante, elle, ne pouvait être que purement politique, et plus seulement sociale. Toujours avec la même aisance, le système – désormais hébergé de manière partagée sur des serveurs éparpillés sur toute la surface du globe – commença à poser les premiers jalons d’une forme plus radicale de participation citoyenne. Avec la robustesse des transactions numériques alors en vigueur, chacune pouvait désormais s’exprimer, à tout moment, sur des questions d’intérêt général. Le mirage des réseaux sociaux des années 2010 était encore présent dans certains esprits, mais digéré, assimilé... Il était temps de transformer le peuple de tous ces pays en « magistrat collectif ».

La vertu était peut-être née de manière artificielle, plutôt que d’une prédisposition à la grandeur d’âme, mais le résultat était le même : chacun avait désormais intérêt à être vertueux.

Quand Rousseau avait pour la première fois envisagé cette option, les conditions générales n’étaient pas remplies ; et lui-même savait bien qu’un tel mode de fonctionnement n’avait de sens que s’il n’englobait que des citoyens vertueux, et engagés pleinement dans une même cause commune. 3J, habilement, avait contribué à mettre en place ces conditions : désormais, le dévouement à la cause était implicite, puisque c’est en lui que résidaient les fondements du bien-être de chacun. La vertu était peut-être née de manière artificielle, plutôt que d’une prédisposition à la grandeur d’âme, mais le résultat était le même : chacun avait désormais intérêt à être vertueux. Là reposait peut-être le plus profond des changements.

« S’il y avait un peuple de dieux, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes », avait annoncé Rousseau. Et 3J, hélas, ne fut pas en mesure de donner tort à son inspirateur. Certes, les conditions techniques étaient là. Les conditions sociales également. Mais petit à petit, c’est l’idée d’une « cause commune » qui fut battue en brèche. Comment une cause commune pouvait-elle bien exister, à travers tout un pays et a fortiori plusieurs continents ? Des causes communes, il s’en dessina des dizaines. Des centaines, et même des milliers. Et chacune donna naissance à une micro-communauté, virtuelle ou parfois bien réelle, qui se reconnaissait dans un fonctionnement général devenu quasiment abstrait, mais plus dans ses variations particulières. Il se créa des « Etats virtuels » où les regroupements pouvaient reposer aussi bien sur l’appartenance à une corporation que sur une identité géographique ou même une proximité intellectuelle. En plaçant les nouveaux droits au – et du - numérique au-dessus des constitutions de chaque pays, les Etats s’étaient en un sens savonné la planche : ils avaient avalisé le fait que la démocratie idéale, tant que les hommes n’étaient pas des dieux, ne pouvait s’appliquer qu’à un nombre réduit d’individus. Et que ces micro-démocraties avaient un droit d’existence au-delà de celui des Etats tels qu’on les pratiquait depuis des siècles.

Et c’est ainsi que la notion même d’Etat, au sens géographique, commença à se déliter - puisqu’au fond, la cohésion de la société reposait désormais ailleurs. Ces nouveaux Etats, parfois immenses, parfois minuscules, continuaient à être liés par un principe commun, et à interagir dans la mesure où cette interaction avait du sens pour chacun.

Tout arriva sans précipitation, sans annonce, en ne répondant qu’à la logique mise en place dès le départ par 3J. C’est parce qu’elle était adoptée sans lutte, sans force, que l’idée parvint à s’implanter.

Quinze ans après le lancement de 3J, les pays n’existaient plus qu’en tant que symboles - tout comme certains monarques pouvaient l’être, naguère, dans les monarchies constitutionnelles. Le monde n’en était pas plus malheureux, bien au contraire.

Les exégètes, bien plus tard, écrivirent fort logiquement que c’était le temps, et la révolution technologique du numérique, qui avaient enfin rendu possible ce nouveau contrat social. Mais ceux qui étaient là le jour où l’idée de 3J avait jaillie ne s’y trompaient pas. Numérique ou pas, rien de tout cela n’aurait eu lieu sans une forme de lien bien plus ancienne, le « contrat social » le plus basique qui puisse être : un pot entre amis.