Inclusion : le numérique est-il
la cause et le remède ?

Cette deuxième édition de la saison du club RSLN a ouvert la discussion sur l’inclusion numérique. Une trentaine d’experts se sont réunis le 19 mars, en présence de Carlo Purassanta, Président de Microsoft France, Eric Bothorel, Député LREM, et Laurence Lafont, COO de Microsoft France.
A l’ordre du jour : Inclusion : le numérique est-il la cause et le remède ? Compte-rendu des ateliers de travail.
#1

2020 : à quoi ressemblerait
l'État-Providence du numérique ?

Projection : en 2020, l’Union européenne déclare que le numérique est un humanisme. Elle impose l’Etat-providence numérique, le Web New Deal, comme priorité supranationale et comme base sine qua non à tout nouveau marché et service. Quelques mois avant la promulgation du Web New Deal, la commission se prépare. Quels seraient les fondements d’un État-Providence à l’ère numérique ? Quel rôle peuvent prendre les entreprises du web ? Découvrez les 5 mesures imaginées par les membres du Club RSLN.

Permettre un meilleur accès au droit pour les citoyens

Chaque citoyen a le droit d’avoir accès aux services de l’Etat, peu importe sa situation géographique, son revenu, son équipement informatique. Les services en ligne ne peuvent donc être totalement dématérialisés et doivent avoir un lieu physique correspondant, répartis de manière équitable sur tout le territoire. Les acteurs privés et publics du numérique doivent aussi être formés pour être capables d’accompagner les citoyens dans leur prise en main des services en ligne.

Réduire les coûts écologiques du numérique

Le numérique se doit de participer à l’effort écologique. Pour cela, il faut donc soumettre les entreprises du numérique à des normes plus restrictives et soutenir les low tech.

Anticiper / Faire de la prospective pour imaginer les métiers de demain

Le numérique doit être intégré dans toutes les étapes de formation. Il doit d’abord intervenir dans les processus de formation ou de reconversion pour inclure au maximum les travailleurs actifs dans la vie numérique. Il doit également faire parti intégrante des programmes dans les écoles primaires et secondaires, pour permettre aux actifs des générations futures d’avoir un niveau de connaissances égal face au numérique.

[Le numérique doit] faire parti intégrante des programmes dans les écoles primaires et secondaires.
Mieux protéger les travailleurs ubérisés

Chacun doit pouvoir avoir accès au même régime de sécurité sociale et accéder au même système de santé, peu importe son statut professionnel.

Financer le Web New Deal

La priorité numéro une est de créer des règles mieux définies à l’échelle européenne pour taxer efficacement le secteur du numérique, notamment les GAFA. Les partenariats public-privé doivent aussi être encouragés et accompagnés de délégations de services publics contrôlant les entreprises du numérique. Le budget européen alloué au numérique devrait aussi idéalement s’élever à 16 milliards d’euros, 10% du budget total européen de cette année.

La priorité numéro une est de créer des règles mieux définies à l’échelle européenne pour taxer efficacement le secteur du numérique.
#2

TECH FOR GOOD, UN CADRE ?

La volonté de faire de la tech « pour le bien » (Tech for good) est de plus en plus en forte chez les neo-entrepreneurs qui prennent le bien commun à bras le corps pour lutter contre les conséquences du réchauffement climatique ou la hausse des inégalités sociales. Mais aussi bien intentionnés soient-ils, ces bienfaiteurs peuvent parfois passer à côté de leur mission en mettant sur pied des dispositifs technologiques qui excluent une part non négligeable de nos concitoyens (personnes en situation de handicap, jeunes en échec scolaire, personnes âgées, etc.).

C’est ainsi que depuis quelques mois émerge le concept de Design inclusif. Une démarche de conception qui vise à faciliter l’inclusion du plus grand nombre. Un concept que le groupe de travail s’est approprié pour essayer de proposer une solution à une problématique clé : si un objet « for good » avait un cahier des charges, à quoi ressemblerait-il ?


Voici quelques recommandations imaginées par le groupe de travail pour que le « Design inclusif » devienne un standard de conception porté par le plus grand nombre :

Un bon design est un design qui respecte le droit

Comme dans le monde fait de briques et de mortier, où les rampes d’accessibilité et les sanitaires adaptés se démocratisent, l’espace public numérique se doit d’être accessible au plus grand nombre. Et comme pour le pendant physique de nos existences, ce sont bien souvent les règles de droit commun qui permettent à tous de participer à la vie collective. Depuis 2009 par exemple, l’Europe s’est engagée à promouvoir le FALC (comprendre « Facile À Lire et à Comprendre »), une méthode d’écriture pour aider les rédacteurs de documents à rendre la lecture facile et accessible aux personnes déficientes intellectuellement ou maîtrisant mal le français. La norme WCAG (Web Content Accessibility Guidelines) est un autre bon exemple de la possibilité assez immédiate d’être le plus inclusif possible en respectant simplement des prérogatives étatiques ou communautaires. Il n’est donc pas toujours nécessaire de réinventer la roue pour bien faire.

Un design inclusif ne doit pas créer de dépendance, mais de l’indépendance

L’enjeu est-il de faire des usagers des services numériques, des consommateurs ? Ou bien des acteurs, des contributeurs des outils numériques ? Derrière cette nuance, ténue en apparence, c’est toute une philosophie de conception qui est remise à plat. Les plateformes vertueuses sont celles qui vont encapaciter les usagers, et non les enfermer dans des logiques fermées, propriétaires. La portabilité des données, par exemple, est une illustration tout à fait emblématique de la façon dont un choix de design peut mettre l’usager dans une logique active ou passive. « Si je peux récupérer mes données, je suis donc propriétaire et responsable de mon activité en ligne. Je suis moteur dans mes choix, j’ai des droits et des devoirs. Je suis un citoyen du numérique ». Une micro-citoyenneté du quotidien, certes, mais réelle et indispensable pour qui veut participer à la marche du monde.

Le numérique ne doit pas être une finalité, mais un moyen de favoriser l’inclusion

« Le numérique, on s’en fout. L’inclusion, non ! ». Par ces quelques mots, l’un des membres du groupe de réflexion a bien résumé l’enjeu. Le numérique doit être perçu (et utilisé !) comme un outil de l’inclusion, et non l’inverse.

Le numérique, on s’en fout. L’inclusion, non !
Le design inclusif est avant tout un enjeu de... design

Là encore, un principe qui a tout de la tautologie...Et pourtant ! Aujourd’hui, la plupart des produits et services tech sont développés par et pour la ville, car c’est bien là que leurs concepteurs vivent et travaillent. Les designers contribuent donc, de fait, à l’existence d’un numérique urbain qui fait des citadins de parfaits experts de la chose. Mais quid d’un numérique rural ? C’est là qu’une démarche de design digne de ce nom prend tout son sens. Savoir comprendre, penser et matérialiser des solutions qui ne sont pas destinées à ces alter ego. Afin de pouvoir, un jour, proposer les Uber ou les Blablacar de la campagne. Car aujourd’hui, le problème n’est pas tant que les populations rurales ne soient pas prêtes ni demandeuses de tels services, c’est que les services proposés ne peuvent tout bonnement pas fonctionner dans des zones où la densité de population est plus faible que dans les centres urbains. Une opportunité pour du made in campagne ?

#3

Banlieues : faut-il devenir
entrepreneur pour réussir ?

150 ans plus tôt, Guizot scandait « Enrichissez-vous ! ». Rien n’a tout à fait changé. Aujourd’hui, le président de la République rêve d’une France « startup nation » et incite chacun à « devenir millionnaire ». Comment ? L’entrepreneuriat ! Dans les banlieues, beaucoup espèrent s’en sortir en devenant livreur ou VTC, mais tout n’est pas rose dans la Startup Nation. Cet entrepreneuriat d’un nouveau genre précarise. Alors, l’entrepreneuriat, miroir aux alouettes ou vraie émancipation ? Bref, quand on « n’a rien », doit-on être entrepreneur pour s’en sortir ? Le groupe a répondu par un réquisitoire.

Enfant, nous avons des rêves, des passions, une façon très propre de voir les choses, qui se module en fonction de nos expériences. Puis, nous perdons ces rêves de vue. Jeunes, on nous dit d'étudier davantage, de faire de longues études, de redoubler d'attention à l'école, de prendre des cours particuliers. Mais toutes et tous ont-ils les moyens pour le faire ? Le constat que notre situation ne colle pas exactement avec les profils-type ne tue-t-il pas tout embryon d’ambition ? Devenir entrepreneur en banlieue est-il finalement un mirage?
Voici nos conclusions.

« Ce que l'on fait lorsque l'on est plus âgé, c'est que l'on s'assoit pour apprendre à nos jeunes toutes les choses qu'ils ne devraient pas faire. Ne frappe pas, ne jure pas, ne vole pas. Évidemment, on évite bien des problèmes grâce à cela. Mais à vrai dire, nous apprenons aussi aux plus jeunes à courir après des boulots - vraiment bons au demeurant - comme docteur, avocat, comptable, dentiste, professeur, pilote...

Le problème, c'est que les programmes scolaires n'enseignent pas aux jeunes à être des entrepreneurs. Souvent, les raisons pour lesquelles certains et certaines ne font pas d'écoles de commerces ou de grandes écoles, c'est qu'ils n'ont pas réussi les concours et ou n'ont pas les bonnes notes. Cela veut-il dire qu’ils seront de moins bons entrepreneurs que ceux qui sortent d'HEC ou d’autres grandes écoles?

Les programmes scolaires ne donnent à voir qu’une seule manière de s’en sortir dans la vie : travailler dans de grandes entreprises. Oui, ces mêmes grandes entreprises qui, malheureusement, ne choisiront pas certaines catégories de diplômés car ils ne sortent pas des bonnes écoles.

Les banlieues françaises, contrairement aux idées préconçues, regorgent de jeunes talents. Et si la tendance entrepreneuriale reste au beau fixe chez les jeunes issus d'écoles d'ingénieurs ou de commerce, elle s'avère plus difficile à appréhender pour celles et ceux issus de la banlieue. Les financements sont une étape difficile pour ces jeunes entrepreneurs. Et si d'ordinaire, obtenir un emprunt s'avère laborieux, il relève de l'impossible lorsque le demandeur pose son projet sur la table en étant sans emploi, sans apport financier et souvent sans diplôme d'école de commerce. Les banques ont tendance à leur fermer les portes.

La question qui peut se poser, d'une part, est : où est-ce que les personnes issues de banlieues arrivent-elles à trouver les fonds ?
D’autre part, la question de la représentation est centrale. Hormis les kebabs, et autres « Fast Food » ou encore Uber, quels sont les exemples d’auto-entreprises créées par des personnes venant des banlieues et ayant réussi ?

On nous vend le fait d’être entrepreneur comme étant une aventure superbe avec un réseau solidaire et uni, mais la réalité est qu’être entrepreneur c’est aussi être prêt à se retrouver profondément seul, faire des sacrifices, et potentiellement, ne pas avoir l’accompagnement adéquat. Finalement, le fait d’être si seul montre que les discriminations ne peuvent pas être balayées uniquement par le fait d’être entrepreneur.

Il faut bien comprendre que s'engager dans cette voie n'est pas une issue de secours, mais c'est une vocation. Il s’agit de se créer des opportunités, mais cela n'efface pas le fait que c'est aussi une voie extrêmement précaire, au début, en tout cas, car le parcours entrepreneurial est un parcours sinueux et parfois totalement déconnecté de l'image que l'on peut s'en faire.

Pour ne pas finir sur une note négative, je dirais que nous pouvons faire la différence, non seulement pour les jeunes femmes et les jeunes hommes venant de banlieues, mais pour une économie française qui a désespérément besoin de leur contribution.
Ensemble, nous pouvons nous assurer que les prétendues exceptions deviennent la règle. En changeant la manière dont nous nous voyons, dont nous les voyons, d’autres nous suivront. Et il est temps pour nous tous et toutes de penser plus grand et de donner à voir des modèles de réussite qui n’ont pas tous suivi la même voie. »