Le club RSLN a réuni au siège de Microsoft France une vingtaine de représentants de l’économie sociale, solidaire et digitale pour débattre des responsabilités du numérique face aux fractures qui parcourent la société.

Tantôt source d’émancipation et d’épanouissement personnel, tantôt d’aliénation, d’inclusion et d’exclusion, le numérique a tout d’un pharmakon, terme grec qui désigne à la fois le remède et le poison.

C’est un peu l’histoire de la poule et de l’œuf en version New Tech. Tantôt source d’émancipation et d’épanouissement personnel, tantôt d’aliénation, d’inclusion et d’exclusion, le numérique a tout d’un pharmakon, terme grec qui désigne à la fois le remède et le poison. Penser l’inclusion numérique nécessite d’interroger son pendant miroir : l’exclusion. Un paradoxe moderne sur lequel une vingtaine d’invités ont été conviés à plancher au siège de Microsoft France. Des représentants de l’économie sociale et solidaire, de l’économie numérique ou encore du monde associatif réunis par le club RSLN autour d’une grande question : le numérique peut-il être à la fois la cause et le remède de l’inclusion ?

Un chiffre de France Stratégie, que présente en préambule Thierry Keller, le directeur des rédactions d’Usbek & Rica, résume bien l’ampleur du problème : 28 % des Français se disent éloignés du numérique. Plus d’un quart de la population risquerait donc de devenir à terme des citoyens de seconde zone, égaux en droits mais exclus de fait de cette société du tout-numérique qui s’annonce. Appelée à poser le cadre du débat, Laurence Lafont, Directrice des équipes marketing & opérations de Microsoft France, estime d’ailleurs que « le droit au numérique est un droit humain aussi fondamental que l’égalité ou la liberté ». A ses côtés, Eric Bothorel, député LREM des Côtes d’Armor et auteur de plusieurs rapports sur le numérique, souligne la nécessité de donner accès à tous aux meilleurs services sur l’ensemble du territoire.

Le club RSLN propose à ses invités du soir trois ateliers thématiques pour tenter de résoudre en 45 minutes de brainstorming intense la délicate équation du numérique et de l’inclusion : l’Etat providence du numérique en 2020, le cadre d’une Tech for good et les limites de l’entrepreneuriat en banlieue. L’atelier sur les banlieues ne tarde pas à s’animer sous l’effet de la controverse induite par la question qu’il pose comme point de départ : faut-il devenir entrepreneur pour réussir dans les quartiers ? « Cette question est déjà un terrible aveu d’échec pour l’Education nationale », relève un enseignant autour de la table. L’absence de diplômes n’est pas le seul handicap récurrent des jeunes des quartiers. « C’est souvent la triple peine, poursuit un participant : pas de formation, pas de réseau et pas non plus de modèle de réussite professionnelle en dehors du rap, du foot et des snack food. L’économie numérique, c’est loin pour eux. » « Tu oublies Mounir Mahjoubi », lui rétorque-t-on dans un sourire. « Oui mais là-bas, personne ne le connaît ! » répond-il. La difficulté en banlieue de briser les déterminismes sociaux et de croire en ses chances est aussi abordée. Surtout avec le mythe, nourri à l’uberisation, de l’entrepreneur qui réussit tout seul.

On dit que l’Etat Providence est suranné mais si ce n’est pas lui qui va réduire la fracture numérique qui le fera à sa place ?

A la table d’à côté, c’est le rôle de l’Etat dans l’accès du numérique pour tous qui est questionné. « On dit que l’Etat Providence est suranné mais si ce n’est pas lui qui va réduire la fracture numérique qui le fera à sa place ? demande une intervenante. Les entreprises privées ont d’autres priorités ». Les participants bâtissent un programme pour poser les principes d’une citoyenneté numérique et garantir un accès pour tous grâce au maillage territorial et à la formation. L’Etat Providence n’est plus seulement là pour minimiser les risques encourus par la population (maladies, chômage…) mais en 2020, il lui revient aussi de créer les conditions pour embarquer chacun sur le chemin du numérique et de l’inclusion. Une voix s’élève autour de la table pour nuancer un peu cette foi en la toute-puissance de l’Etat et de la technologie. « On ne peut pas attendre du numérique qu’il réussisse là où les politiques physiques ont échoué, affirme une invitée. Les exclus d’aujourd’hui seront aussi ceux de demain... »

Qui sont justement les exclus du numérique ? A l’atelier sur la Tech For Good, on commence par les identifier avant d’imaginer les contours d’un design inclusif. Les retraités, les handicapés, les décrocheurs scolaires ou encore les réfugiés sont parmi ceux qui, pour des raisons diverses, ont le moins accès aux nouveaux outils de communication. Mais ils ne sont pas touchés dans les mêmes proportions. Un participant donne l’exemple des bornes de la RATP accessibles aux malentendants et aux malvoyants mais incompréhensibles pour bon nombre de migrants... Une intervenante pointe de son côté l’importance pour les designers pétris de bonnes intentions de ne pas se déconnecter du terrain pour répondre à des besoins technologiques réels et non fantasmés… Le mot de la fin revient à Carlo Purassanta, le président de Microsoft France qui fait le tour des tables et qui propose en passant une définition de la Tech for Good : « une technologie qui ne crée pas de dépendance mais qui offre de l’indépendance ».