Salomé Berlioux, Présidente-fondatrice de l’association Chemins d’Avenirs et co-auteure avec Erkki Maillard du livre Les Invisibles de la République, apporte un éclairage inédit sur «un problème ni spectaculaire ni particulièrement visible», et pourtant crucial : celui du déterminisme territorial qui touche les jeunes issus des territoires périphériques. Accès restreint à l’information, mobilité limitée, manque d’opportunités : pour trouver sa voie professionnelle, les obstacles ne manquent pas. Dans ce contexte, Salomé questionne notamment le rôle du numérique : cause ou remède à la fracture sociale ?

La fracture numérique est bien plus qu’un simple problème technique : elle est aussi économique, sociale et culturelle.

Regards sur le numérique : Dans votre ouvrage Les Invisibles de la République, vous parlez de «double fracture numérique». De quoi s’agit-il ?

Les jeunes issus de certaines petites villes des espaces ruraux peuvent être touchés par une première fracture, qui est de l’ordre technique : leur hameau n’est toujours pas raccordé à Internet et la couverture peut être mauvaise. Aujourd’hui, 541 communes de France demeurent officiellement situées en zone blanche, c’est à dire sans couverture réseau.

Mais la fracture numérique est bien plus qu’un simple problème technique : elle est aussi économique, sociale et culturelle. Quand je parle de seconde fracture, je veux dire qu’avoir accès à Internet ne résout pas tout : au-delà des questions d’infrastructure, ce sont aussi les différences d’usages qui sont discriminants.

Vous avez un exemple ?

Un jeune d’Île-de-France, par exemple, est habitué à consulter les itinéraires et horaires de transports en commun sur son smartphone, à s’orienter dans la ville grâce à un plan interactif ou à consulter en ligne les horaires de séances de cinéma. Dans les zones rurales, ces usages sont moins quotidiens. On connaît généralement par cœur les horaires du ramassage scolaire et ceux des séances de cinéma – quand il y en a.

J’ajouterais que cette absence d’habitude liée à l’utilisation d’outils numériques vient créer une troisième rupture car les opportunités professionnelles impliquent de plus en plus un accès au web : il faut pouvoir candidater en ligne ou faire un entretien en visio-conférence par exemple.

Internet peut avoir une dimension très intimidante, voire anxiogène, jusqu’à mener les jeunes à une forme d’autocensure.

On lit pourtant beaucoup de promesses sur ces «digital natives» pour qui les usages liés au numérique seraient intuitifs...

On a tendance à dire que «tout est en ligne», mais le simple fait de bénéficier d’un accès à Internet ne suffit pas. Le pouvoir égalisateur des chances d’Internet pour tous relève en partie du fantasme. Il faut savoir où chercher et quoi chercher, sinon Internet peut avoir une dimension très intimidante, voire anxiogène, jusqu’à mener les jeunes à une forme d’autocensure.

Et puis, il est surtout essentiel de pouvoir accéder à une information vivante et personnifiée.

C’est l’une des raisons pour laquelle vous avez créé l’association Chemins d’Avenirs ?

Oui, parce que l’orientation doit être incarnée par des étudiants, des mentors, des professionnels : il faut un retour d’expérience, des échanges. Or, les jeunes qui ont décidé de vivre d’autres expériences, sur d’autres territoires, ne reviennent pas nécessairement dans leur région d’origine pour en parler avec leurs cadets. Avec l’association, nous informons et accompagnons les jeunes issus de la France périphérique notamment grâce à un système de parrainage individuel. Ces derniers consacrent bénévolement environ deux heures par mois à leur filleul, pour l’aider à construire un projet académique, pré-professionnel et citoyen qui corresponde à ses goûts, sa personnalité et ses aspirations.

Le parrainage est l’un des leviers les plus puissants d’ascension sociale. La directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, a notamment mentionné le rôle important de son ancien professeur et mentor Larry Summers dans son parcours professionnel fulgurant.

Quelle est la place du numérique dans les échanges entre filleul et parrain ? Quels sont les outils utilisés ?

Le numérique est très présent dans le fonctionnement de l’association, puisque son principal support est une plateforme en ligne. Par ailleurs, beaucoup de conversations entre filleul et parrain se font par Facetime ou Skype. Mais dans certains cas, il devient un obstacle : parce que le matériel à disposition n’est pas suffisant, ou parce que la connexion au réseau est trop faible. Dans ces cas-là, les échanges se font par téléphone sur une ligne fixe. Nous collaborons également étroitement avec les collèges et lycées partenaires qui s’impliquent en permettant aux jeunes de se connecter sur le lieu et le temps scolaire.

Que pensez-vous des plans «Classe numérique» qui sont déployés dans certains établissements pour accoutumer les jeunes aux outils digitaux ?

C’est sûr qu’il faut intégrer ces outils pour que les jeunes puissent intégrer très tôt leur usage. Au sein de l’équipe de l’association, on a la conviction que les choses se jouent dès 14 ou 15 ans. C’est là que les premières portes se ferment car c’est là qu’interviennent les premiers choix d’orientation. L’information doit intervenir à ce moment-là si ce n’est plus tôt.

Il y a beaucoup de startups dans le secteur de l’éducation, des EdTech, mais leur portée se limite souvent à un public de grandes villes. Comment expliquer cela ?

Il faut avoir à l’esprit qu’on ne peut pas utiliser les canons de l’accompagnement habituel pour traiter les questions d’orientation des jeunes qui souffrent de la fracture numérique. On ne peut pas, par exemple, attendre qu’ils postulent d’eux-mêmes : il faut dans un premier temps s’assurer qu’ils ont bien accès à l’information, qu’ils sont conscients de l’existence de tel ou tel dispositif. C’est la raison pour laquelle nous passons systématiquement une demi-journée dans les collèges et lycées partenaires pour présenter l’association et le système de parrainage. Postulent ensuite ceux qui le souhaitent.

Dans votre livre, vous évoquez le cas d’une infirmière d’un village du sud de la France qui regrette de n’avoir pas pu faire des études de médecine. À l’inverse aujourd’hui, de plus en plus d’urbains occupant des postes à forte responsabilité plaquent tout pour des métiers plus manuels, ou limités à l’échelle locale : que pensez-vous de ce chassé-croisé ?

Cette question touche des problématiques plus larges, liées à l’aménagement des territoires et au réseau de transport à l’échelle française. Ce qui nous interpelle, nous, c’est que ces choix de lieu de résidence et de mobilité peuvent avoir des conséquences sur l’avenir des enfants de ces territoires.

On parle beaucoup de la situation des jeunes issus des banlieues de grandes villes, mais on oublie de regarder en face les possibles conséquences d’une enfance rurale ou périphérique. Or 60% des jeunes Français grandissent sur ces territoires. En Poitou-Charentes, par exemple, les enfants d’ouvriers ou d’employés ont deux fois moins de chances de gravir l’échelle sociale qu’en Île-de-France. L’idéal serait évidemment de pouvoir vivre à la campagne sans voir son éventail de choix d’orientation réduit.

D’ailleurs, d’où viennent les parrains et marraines au sein de l’association Chemins d’Avenirs : plutôt France urbaine ou périphérique ?

Les parrains et marraines ont des profils très variés : il y a des hommes et des femmes, des actifs de tous les secteurs mais aussi des étudiants. Deux tiers d’entre eux sont eux-mêmes issus de la France périphérique, qui veulent aider ces jeunes à suivre le même parcours qu’eux. Les autres, qui ont parfois pu être plus rapidement reliés aux grandes villes, veulent renvoyer l’ascenseur en aidant ceux qui ont moins de chances au départ.

On utilise d’ailleurs le terme de «parrain» plutôt que de «coach» parce que la relation avec leur filleul est à double sens : eux aussi ont beaucoup à tirer de leurs échanges avec les jeunes. Et puis, il faut le dire : le parrainage voit aussi de véritables amitiés se créer.