Imaginatives, engagées et portées par un investissement global en progression, les startups européennes pèsent toujours aussi peu face aux géants américains et chinois. Évoluant sur un marché fragmenté, l’Europe du numérique appelle un cadre à la hauteur de son développement.

L’ancienne gare de triage en bord de Seine symbolise bien un changement de monde. Surplombant sa travée centrale, les anciens containers de stockage y abritent des espaces de travail connectés. A raison de plus de 3 000 stations de travail réparties sur 34 000 mètres carrés, Station F, inaugurée en juin 2017, s’est octroyée le rang de premier campus mondial de startups. Une Silicon Valley européenne couverait-elle sous l’ancienne Halle Freyssinet ? Ce temps est encore loin malgré l’attrait du lieu et les énergies qu’il agrège.

Ces énergies ont pour noms Sailsquare, Gigscene, Jatana AI ou NaTakallam et brassent des domaines aussi variés que l’organisation de croisières en voilier, la programmation musicale, les conversations par chatbot ou l’enseignement de langues confié à des réfugiés. Proposant autant de micro-modèles d’entreprise que de créneaux de prestations, ces jeunes locataires de Station F incarnent l’essor récent du numérique européen. La tendance se précise, selon les chiffres soulignés en préambule du United Tech of Europe, appel lancé le 18 mars 2019 par 30 organisations issues de 27 pays de l’Union européenne, à l’aune du scrutin du 26 mai. En 2013, le volume d’investissement dans l’écosystème numérique européen représentait 5,2 milliards d’euros. Cinq ans plus tard, il a presque triplé en atteignant 23 milliards d’euros, dont 38,3 % grâce à l’apport de 681 investisseurs uniques.

Un vivier sur terrain lourd

Encourageant, mais très insuffisant pour accoucher de licornes européennes comparables aux géants américains et chinois. « Il y a bien sûr quelques succès mais le constat est vite dressé », note Frédéric Mazzella, président-fondateur de BlaBlaCar, co-président de France Digitale. « Les Etats-Unis comptent 161 licornes, l’Europe, trente et la France, cinq au maximum. » Filant la métaphore tennistique, le co-initiateur du manifeste United Tech of Europe compare ici l’écart entre Etats-Unis et Europe « à un set perdu 6-1 », le rang de la France lui évoquant « une partie où un seul jeu aurait été marqué et encore, grâce à quelques doubles fautes de l’adversaire. Il faut que l’on se remette maintenant dans le match pour le deuxième set ! » Le jeu s’annonce inégal du synthétique rapide au vieux quick.

Le terrain européen pâtit d’un décalage originel. Les talents existent, mais manquent de structures où s’épanouir. « Bien des patrons de division Intelligence Artificielle (IA) au sein d’entreprises américaines sont français. Les Etats-Unis savent très bien que nous produisons un historique de formation scientifique fort », relève Frédéric Mazzella qui déplore tout à la fois l’insuffisance de formations informatiques à la mesure des nouveaux enjeux. « Faute d’un Polytechnique de l’informatique où l’on enseigne du ”computer science” et pas seulement du “coding”, les jeunes partent aux Etats-Unis et une bonne moitié n’en revient pas. Nos écoles d’ingénieurs ne répondent pas assez à la demande digitale. »

La fuite des jeunes pousses contribue au déséquilibre tectonique du numérique. Elle n’en est pas le seul facteur. « Une startup peut être très connue en France et inconnue en Allemagne », constate Alice Zagury CEO du venture capital (VC) The Family, dont le portefeuille compte 50% de startups non-hexagonales. En cause : « la fragmentation du marché entretenu par des barrières politiques, juridiques et culturelles ». Les cerveaux de Station F en quête d’extension européenne le vérifient à leur niveau. « La composante culturelle est importante et le discours change d’un pays à l’autre », insiste Maxime Courtaigne, responsable du développement international de Sailsquare, créée et toujours implantée à Milan. « Un italien ou un espagnol parleront de partage d’expérience quand un français ou un britannique parleront de réaliser des économies. » Une dynamique commune en différentes langues fait aussi partie des difficultés relevées par Giovanni Toschi, de Jatana AI, la startup ayant vu le jour dans le sillage d’une autre (Bot Supply) à Copenhague.

« Le copier-coller américain en Europe ne marche pas, en raison d’une plus grande rigidité institutionnelle et financière qu’Outre-Atlantique »

Le créateur italien souligne également les contrastes entre données territoriales. « En Scandinavie, vous avez un excellent terrain technologique mais un petit marché, à l’inverse d’autres régions du continent. » Pour Reza Rahnema de Na Takallam, fondée aux Etats-Unis, « le copier-coller américain en Europe ne marche pas, en raison d’une plus grande rigidité institutionnelle et financière qu’Outre-Atlantique ». Pour beaucoup, le développement international demeure suspendu à l’urgence résumée par la cofondatrice tchèque de Gigascene, Adela Pudláková : « Notre but immédiat, c’est la levée de fonds ».

Les atouts de la fragmentation

Faut-il en plus transplanter le modèle américain pour espérer atteindre sa puissance de feu ? « Certaines startup européennes ont réussi à utiliser la fragmentation du marché à leur avantage », note Alice Zagury en prenant l’exemple de Payfit, spécialisée dans la gestion des fiches de paie et dont la réussite « dans un environnement aussi complexe que le code du travail français » a conforté le déploiement en Grande-Bretagne, en Allemagne et en Espagne. Loin de désespérer, la dirigeante de The Family estime que « les entrepreneurs européens connaissent mieux leur environnement et peuvent adapter à leur contexte certaines innovations qui ont fait leurs preuves ailleurs. Un produit conçu par la population locale reflétera les valeurs locales et responsabilisera les communautés locales. Il ne s’agit pas de nationalisme, mais de créer des écosystèmes locaux vertueux ».

« Le manque d’harmonisation légale produit des situations absurdes. Sailsquare ne peut pas avoir de hotline en Allemagne parce que nous n’y sommes pas présents physiquement, alors que c’est possible en Italie ou en Espagne »

L’édification du numérique européen dépendra des convergences suscitées entre ces écosystèmes. Certains domaines les encouragent, tel l’environnement qui mobilise les consciences. « La France a ici une carte à jouer, avec un différenciant prometteur », abonde Frédéric Mazzella, à l’appui des six startups récompensées lors des derniers Tech 4 Good Awards. Reste à favoriser les extensions et synergies par un cadre définissant une véritable Europe du numérique. « Plus il y a d’intégration, plus tout le monde y gagne », assure Maxime Courtaigne. « Le manque d’harmonisation légale produit des situations absurdes. Sailsquare ne peut pas avoir de hotline en Allemagne parce que nous n’y sommes pas présents physiquement, alors que c’est possible en Italie ou en Espagne. »

Les sauts d’obstacles réglementaires

C’est tout l’objet du United Tech of Europe que de promouvoir cette résorption de disparités réglementaires, qui constituent désormais l’obstacle majeur. Trois impératifs urgents figurent parmi les quinze propositions égrenées dans le manifeste. « Tout d’abord, la mise en œuvre d’une seule et même formule de taxation européenne, en évitant bien sûr que soient taxées des startups qui ne réalisent pas encore de profit au niveau européen. » L’harmonisation des taxes ne va pas sans celle la répartition des bénéfices et de la valeur créée. « Elle implique de définir une règle commune sur les stock-options. Actuellement et selon le pays, on peut être taxé soit à l’obtention, soit à l’exercice, soit à la revente. » Enfin, le co-président de France Digitale plaide pour l’instauration d’un European Startup Visa, sur le modèle du French Tech Visa, à même de faciliter la mobilité des acteurs du numérique tout en préservant partout leurs droits sociaux.

Les décideurs politiques répondront-ils à ces doléances, alors que la floraison des startups locales génère une concurrence nouvelle pour les grands groupes et ébranle un modèle institutionnel pensé durant les Trente Glorieuses ? Alice Zagury y voit l’opportunité d’un rôle politique aujourd’hui dévolu aux entrepreneurs du numérique : « Eclairer, informer, proposer des outils qui aident les gouvernements à la prise de décision. »