C’est en opérant un pilotage industriel ciblé sur quelques secteurs stratégiques et en dictant les règles d’une économie digitale éthique que l’Europe pourra se faire une place entre les géants américains et chinois.

Depuis plusieurs semaines, la compétition technologique entre les États-Unis et la Chine se cristallise autour de l’entreprise Huawei. Les pays Européens sont pris entre deux feux, sommés par l’Amérique de couper les ponts avec le constructeur chinois, dont beaucoup sont dépendants pour la construction de leurs infrastructures 5G. Cette prise en tenaille reflète la position qui est aujourd’hui celle du Vieux Continent dans le domaine numérique. Ainsi, sur les 370 licornes que l’on dénombre dans le monde, 11% seulement viennent d’Europe . Les États-Unis et la Chine abritent respectivement la moitié et le quart des licornes mondiales.

L’Europe bénéficie pourtant d’un marché mature, d’un important vivier de talents, de bonnes infrastructures de télécommunications et d’une excellence technologique. Une partie des protocoles qui ont permis l’essor de la toile sont nés en Europe : HTTP est le fruit des travaux du Britannique Tim Berners-Lee, tandis que les Américains qui ont mis au point TCP/IP se sont directement inspirés des recherches du français Louis Pouzin. Mais contrairement aux États-Unis et à la Chine, l’Europe n’a pas su mener une politique industrielle volontariste autour du numérique.

Un manque de vision politique

« On fait aujourd’hui les frais d’une période de vingt ans durant laquelle l’Union européenne, sur des fondements très libéraux, n’a pas souhaité mettre en œuvre une politique industrielle ambitieuse », explique Henri Isaac, président de Renaissance Numérique, un laboratoire d’idées. « Les États-Unis ont, dès la présidence Clinton, réorienté leur stratégie industrielle vers le numérique, mobilisant notamment la DARPA et la National Science Foundation. Les Chinois ont fait de même, avec une logique de souveraineté très forte. L’Europe, elle, est restée passive. »

En plus de disposer d’un excellent système de santé, l’Europe possède ses propres données, et n’a donc pas besoin de recourir à celles des États-Unis ou de la Chine

Selon lui, l’Europe peut aujourd’hui tirer les leçons de cet enseignement, en investissant dans deux secteurs clefs en plein essor : la santé connectée et l’agriculture de précision. « En plus de disposer d’un excellent système de santé, l’Europe possède ses propres données, et n’a donc pas besoin de recourir à celles des États-Unis ou de la Chine. La puissance publique européenne devrait capitaliser là-dessus et favoriser l’émergence de projets autour de la santé connectée. En outre, la PAC finance aujourd’hui une bonne partie de l’agriculture européenne, et l’on pourrait facilement réorienter les crédits pour stimuler la numérisation, l’usage de capteurs, de l’internet des objets, etc. Avec, à la clef, des gains environnementaux, davantage de création de valeur pour les agriculteurs et de transparence pour les consommateurs. »

Un NASDAQ européen ?

L’Europe pourrait également s’inspirer de certaines recettes qui marchent très bien outre-Atlantique, comme le Small Business Act américain, qui veille à l’orientation de la commande publique par les PME. « Il permet d’orienter rapidement les petites structures vers des clients, plutôt que de les maintenir dans la dépendance vis-à-vis des financements », analyse Bernard Benhamou, secrétaire général de l'Institut de la souveraineté numérique, un laboratoire d’idées. L’absence d’une place financière consacrée aux nouvelles technologies constitue aussi une faiblesse de l’Europe par rapport aux États-Unis. « L’Europe souffre de l’absence d’un “exit market” : lorsque les investisseurs européens veulent récupérer leur plus-value, ils doivent aller coter au NASDAQ américain. Tant qu’on n’aura pas un NASDAQ européen, on n’aura pas résolu le problème des financements », analyse Henri Isaac.

Sans vision politique commune, aucun des grands défis numériques ne sera réalisable par l’Union européenne

Toutefois, pour mener une stratégie numérique efficace, l’Europe doit composer avec un défi que ne connaissent pas ses rivaux : la fragmentation politique. « Cette fragmentation s’exprime dans la quasi-totalité du champ numérique : taxation des grandes plateformes américaines, politique industrielle, etc. », décrypte Julien Nocetti, chercheur à l'Institut français des relations internationales. « Or sans vision politique commune, aucun des grands défis numériques ne sera réalisable par l’Union européenne. C’est d’autant plus vrai dans les technologies de rupture (IA, informatique quantique, etc.) où les sommes financières et les moyens humains devant être mobilisés imposent une forme de centralisation politique qui fait encore défaut à Bruxelles. »

Réécrire les règles du jeu

Si l’Europe souffre d’un certain retard technologique, il est en revanche un domaine dans lequel le Vieux Continent a su prendre les devants sur ses rivaux chinois et américains : celui des régulations. Le RGPD, entré en vigueur l’an passé, vise à mieux protéger les données personnelles. Il a d’ores et déjà fait des émules outre-Atlantique, où la Californie s’est dotée d’une loi similaire. L’Union européenne multiplie également les sanctions contre les GAFA, dont une amende de 1,7 milliard de dollars adressée à Google en mars dernier pour entrave à la concurrence.

Pour Bernard Benhamou, c’est en imposant de bonnes pratiques dans la sphère numérique que l’Europe pourra regagner de l’importance sur la scène internationale. Parmi les pistes à étudier : muscler la législation anti-monopoles et prendre des mesures contre les data brokers. « Le fait que la circulation non contrôlée des données soit infiniment dangereuse pour nos sociétés est aujourd’hui admis par tout le monde. Le modèle dominant sur la toile, qui consiste à faire du ciblage publicitaire grâce aux données, n’est donc pas voué à durer éternellement. Je crois que c’est au contraire un modèle protégeant les données individuelles qui s’imposera à l’avenir, qu’on en viendra par exemple à interdire les data brokers. C’est ici et maintenant que l’Europe a un rôle à jouer : si on ne lutte pas contre les modèles économiques basés sur la manipulation des individus, on n’aura aucune légitimité en termes de valeurs, de principes démocratiques pour l’avenir. »