Dans votre livre The Hedge, vous dites que nos sociétés évoluent vers l’âge Entrepreneurial : qu’est-ce que cela signifie pour les individus ?

Pour comprendre ce changement de paradigme, il faut le mettre en perspective. Ce n’est pas la première fois que l’on traverse une période de transition psychologique et économique. Au début du XXème siècle, les premières entreprises fordistes étaient les disrupteurs de leur époque. Elles ont installé une nouvelle manière de produire, de consommer, de travailler et ça a été vécu comme un profond bouleversement. La nouvelle incertitude, c’était celle de la demande sur les marchés de grande consommation. Quand on fabrique des biens complexes, comme des automobiles par exemple, ça demande d’énormes immobilisations en capital sans connaître la demande à l’avance. Pour maîtriser la demande, il faut s’assurer que les gens ne s’arrêtent pas de consommer. Et pour ça, il faut s’assurer qu’ils aient des revenus en continu.

Les entreprises ne sont plus les intermédiaires obligatoires pour apporter la sécurité économique aux citoyens

La création de la protection sociale vient de là : on fait en sorte que même privés d’emploi, pour cause de vieillesse ou de maladie, les individus continuent à gagner de l’argent et donc à consommer. À l’époque de l’économie fordiste, on consacrait l’essentiel de sa carrière à une entreprise. Les gouvernements de l’époque s’étaient donc dit : “Puisque les individus sont attachés à des organisations, on va passer par ces dernières pour leur fournir de la sécurité”. C’est la raison pour laquelle l’essentiel de la protection sociale vient de la sécurité économique via les salaires fixés par les entreprises. La protection sociale ne répond donc pas tant à un besoin de justice sociale qu’à un besoin de prospérité économique de la part des entreprises.

Quels sont les nouveaux enjeux aujourd’hui ?

Aujourd’hui, les individus sont beaucoup moins dépendants des entreprises. Ils changent souvent de métier, d’employeur, ils se mettent à leur compte… Puisqu’ils s’affranchissent des organisations, rien ne sert de leur apporter de la sécurité via celles-ci. Non, il faut s’adresser directement aux individus et pas seulement en tant que salariés à temps plein dans une entreprise donnée. Les entreprises ne sont plus les intermédiaires obligatoires pour apporter la sécurité économique aux citoyens.

Faut-il chambouler tout le système de protection sociale pour autant ?

Il faut avant tout comprendre la nature du nouveau paradigme, celui de l’âge entrepreneurial, puis réfléchir aux institutions à mettre en place pour limiter cette instabilité. Avant de savoir ce qu’il faut faire à grande échelle, il faut explorer à petite échelle pour voir ce qui marche et ce qui ne marche pas.

À ce titre, le boom entrepreneurial qui a eu lieu ces dernières années en Europe est une bonne nouvelle : ça suggère que de nombreux entrepreneurs vont essayer de nombreuses choses. Certains d’entre eux vont réussir et permettre ainsi de généraliser des bonnes pratiques à l’échelle d’un écosystème. Il y a beaucoup d’entrepreneurs en start-up, d’entrepreneurs syndicaux et d’entrepreneurs politiques qui cherchent à mettre en place de nouvelles solutions pour la protection sociale et économique des individus. Et qui n’ont d’ailleurs pas besoin des pouvoirs publics pour avancer.

On laisserait alors les clefs de la société aux entreprises ?

On aura peut-être besoin des pouvoirs publics à un moment, pour ajuster la réglementation et la rendre plus favorable au développement de ces nouveaux dispositifs par exemple, ou pour passer un seuil d’adoption des nouvelles solutions. Mais avant de décider qui de l’État ou des entreprises doit faire ça, il faut bien comprendre de quoi sera fait le nouveau système et pour ça il faut passer par une longue phase d’itération sur le terrain des innovations.

Justement, comment se porte l'entrepreneuriat en Europe ? Peut-on encore innover au profit des citoyens européens, dans un contexte de domination américaine et chinoise ?

On peut ébaucher au moins trois scénarios pour l’entrepreneuriat européen :

Dans un premier scénario, l’Europe devient le marché de débouchés et le réservoir de R&D des entreprises américaines. Aujourd’hui déjà, certains se rassurent en disant qu’on a de bons chercheurs en Europe, comme le français Yann Lecun, gourou de l’IA chez Facebook. Mais ça ne crée pas beaucoup de valeur sur le territoire européen et on ne récolte pas les fruits de notre propre recherche. C’est un scénario très probable mais peu souhaitable ; on peut faire beaucoup mieux que ça.

Ce sont les grandes entreprises qui marquent le chemin pour les générations suivantes

Un second scénario, encore pire, serait celui de la disparition de notre excellence technologique au profit de l’expertise des chinois ou des indiens. Si ça arrive, on s’appauvrira à toute vitesse et l’Europe ne connaîtra pas la décennie prospère qui l’attend.

Enfin un troisième scénario serait celui dans lequel on arrive à s’émanciper à la fois des Etats-Unis et de la Chine, et à s’offrir notre propre écosystème, avec nos propres grandes entreprises numériques. Actuellement, on progresse sur cet axe : il y a déjà de grandes entreprises européennes. Il faudrait qu’elles deviennent des géants mondiaux avec des capitalisations boursières de plusieurs centaines de milliers de dollars. C’est très important de faire grandir ces entreprises-là, parce que ce sont les grandes entreprises qui marquent le chemin pour les générations suivantes. C’est la raison pour laquelle la Silicon Valley marche si bien : tous les entrepreneurs qui se lancent là-bas sont sur les traces des Intel, Apple, Google et Uber, suivent leurs bonnes pratiques. Il nous faut donc notre première génération de géants mondiaux.

Ça ressemble à la course à la Lune : a-t-on vraiment besoin de s’aligner sur les États-Unis ?

Une chose est sûre : pendant 20 ans, on a regardé la Silicon Valley en pensant que c’était le modèle à suivre. Et pour cause, il n’y avait pas d’autre modèle dans le monde. On a perdu notre temps, ou presque, à essayer maladroitement d’appliquer les recettes de la Silicon Valley en Europe. Mais puisque le contexte est radicalement différent en Europe, et que celui-ci change d’un état membre à l’autre, rien de ce qui marche dans la Silicon Valley ne marche en Europe. Il y a encore beaucoup de personnes qui disent : “À l’origine de la Silicon Valley, il y avait la Stanford University, il nous faut donc notre propre Stanford en Europe”. Non ça ne marche pas, et ça ne marchera pas.

Aujourd’hui, très bonne nouvelle : d’autres endroits dans le monde ont rattrapé la Silicon Valley dans sa capacité à couver des géants mondiaux du numérique. À commencer par la Chine : ils ont fait grandir de grandes entreprises numériques d’une manière très différente, avec un rôle de l’État qui n’est pas le même, une logique de développement qui n’est pas la même et une approche de marché différente. Ça ouvre le champ des possibles pour nous, maintenant il y a donc deux lignes : l’axe Silicon Valley et l’axe Chine. On peut transposer les bonnes pratiques de ces deux modèles.

Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt inventer une troisième voie propre à l’Europe ?

On doit inventer notre propre voie mais en fonction des autres. On est un peu dans la position d’un musicien de jazz : on ne devient pas improvisateur dès le premier jour, il faut d’abord écouter les autres, répliquer leurs solos, les pratiquer, puis trouver notre manière de jouer. Un grand improvisateur est d’abord un grand imitateur qui commence à s’émanciper de ses modèles.

Il faut donc travailler en deux dimensions : tester, pour voir ce qui fonctionne, et avancer sur les politiques publiques. Les dirigeants politiques et fonctionnaires européens sont très en retard, contrairement aux Chinois. Chez ces derniers, les politiques publiques mènent le monde, ils écrivent des rapports, testent des choses et les mettent en application. Dans nos Ministères de l’Économie européens, le sujet n’est au contraire pas pleinement compris.

Dans un contexte de défiance vis à vis de l’innovation et des big tech, est-ce que l’Europe ne pourrait pas fonder sa spécificité sur la transparence et l’éthique ?

Pour transposer de tels concepts dans le réel, il faut qu’il y ait une dialectique entre les pouvoirs publics et les entreprises. Mais ce dialogue est distordu en Europe puisqu’il a lieu entre des pouvoirs politiques européens et des entreprises américaines, entre le gouvernement européen et Uber par exemple. Comme ce sont des entreprises américaines, on ne les traite pas tout à fait de bonne foi parce qu’on ne veut pas qu’Uber s’accapare tout le marché alors qu’on pourrait avoir une start-up européenne à sa place, ou le marché des taxis traditionnels.

On a d’un côté des politiques européennes qui brandissent de grands principes comme l’éthique, la responsabilité ou la protection, et de l’autre des entreprises américaines qui veulent faire affaire sur le continent

Donc on a d’un côté des politiques européennes qui brandissent de grands principes comme l’éthique, la responsabilité ou la protection, et de l’autre des entreprises américaines qui veulent faire affaire sur le continent. La rencontre entre ces deux parties ne donne que des règles contre-productives, protectionnistes ou corporatistes qui, finalement, desservent tout le monde.

Une refonte de la fiscalité pour les entreprises du numérique permettrait-elle de changer cette donne ?

On n’a jamais abordé la question dans ce sens là. Pour filer l’exemple d’Uber, je pense qu’il faudrait négocier une réglementation européenne plus favorable aux plateformes de VTC en échange du fait qu’Uber localise plus d’activités et donc plus d’actifs en Europe. Il paierait alors plus d'impôts. Une entreprise ne vit pas pour payer moins d'impôt, elle vit pour faire plus de business.

C’est dans un cas comme celui-ci que l’on paie l’absence de grande entreprise numérique en Europe. Si on en avait, la dialectique serait fructueuse et on chercherait à obtenir la meilleure régulation possible. Nos États sont organisés de manière pyramidale : ceux qui sont en haut ne rencontrent que des individus qui sont eux-mêmes en haut de leur propre pyramide. En France, le Président de la République rencontre des grands patrons ou des directeurs des affaires institutionnelles. Ces gens-là appartiennent au même monde, ils ont joué au golf ensemble. Quand on invite le Président de la République à s’ouvrir au monde numérique et à rencontrer le patron d’une petite start-up locale, il y a un décalage de niveau : la rencontre va se faire sur un mode paternaliste et il n’y aura pas de prise au sérieux. C’est un problème de sociologie des élites, tout ça.