L’histoire du numérique est en grande partie européenne

A rebours des constats répétés sur le retard européen dans le domaine digital, commençons par évoquer le rôle essentiel qu’a joué l’Europe dans le développement des technologies numériques. Rappelons tout d’abord que c’est dans le manoir anglais de Bletchley Park, durant la seconde guerre mondiale, qu’Alan Turing participe à inventer le premier ordinateur, dans le cadre des activités de déchiffrage des codes allemands. Cette invention, parallèle aux travaux de Von Neumann, aux États-Unis, trouve ses origines conceptuelles dans les débats qui ont entouré la crise du fondement des mathématiques, au tournant du 20ème siècle. Ceux-ci portaient sur la définition des mathématiques et du calcul, ainsi que sur la capacité à fonder théoriquement cette discipline, qui affrontait alors un certain nombre de paradoxes. Ils ont mis en prise une grande partie des intellectuels européens et ont amené à l’invention, en 1936, de “la machine de Turing”, une machine de papier qui est le véritable ancêtre de l’ordinateur.

Si l’invention d’internet s’est faite aux États-Unis, à la suite de la mise en place du réseau militaire Arpanet par la Darpa, un de ses pères fondateurs est français : il s’agit de Louis Pouzin qui invente, en 1973, le datagramme, qui va rendre possible la commutation par paquets, principe essentiel du fonctionnement d’Internet. Mais ce qui va vraiment transformer la révolution d’Internet en une révolution des pratiques, des manières de produire du savoir, d’échanger, de consommer, de produire… est l’invention du Web, que l’on doit à Tim Berners-Lee, un ingénieur anglais. En 1990, au CERN, centre de recherches européen situé en Suisse, il publie, assisté par Robert Cailliau, un Belge, un article qui est considéré comme l’acte d’invention d’Internet : « WorldWideWeb: Proposal for a HyperText Project ». C’est cet article et la décision de faire du Web une ressource commune, qui appartient à tous, qui a fait basculer le réseau dans les usages du grand public. Dans cette lignée, l’Europe a souvent été à la pointe des combats politiques décisifs pour l’avenir d’Internet, comme celui pour la non brevetabilité du logiciel dans les années 1990, poursuivie aujourd’hui par celui contre la brevetabilité du vivant. De nombreux intellectuels européens, comme André Gorz, ont par ailleurs théorisé les potentialités émancipatoires du numérique, participant ainsi à forger ses destinées.

A l’heure actuelle encore, les ingénieurs et les mathématiciens européens jouent un rôle essentiel dans le développement du numérique : prenons-en pour preuve la place prééminente qu’occupe Yann Le Cun, considéré comme un des pères fondateurs de l’intelligence artificielle moderne.

L’Europe n’est pas une puissance numérique

Les entreprises européennes représentent moins de 5% de la capitalisation boursière des entreprises numériques

Pourtant l'Europe n’est pas une puissance numérique. Les chiffres semblent sans appel : sur les 20 sites web les plus visités au monde, aucun n’est européen ; les entreprises européennes représentent moins de 5% de la capitalisation boursière des entreprises numériques...

Ce retard est ancien. Les Européens n’ont pas réussi à développer une politique numérique cohérente, contrairement aux États-Unis qui ont mis en place, dès les débuts de l’informatique, une pensée stratégique sur ce sujet et des outils d’intervention spécifiques afin de faire du numérique un outil de puissance et un vecteur de croissance : en témoignent la libéralisation du GPS, les actions de l’administration Gore/Clinton en faveur du développement des « autoroutes de l’information », l’Internet tax freedom act de 1998, mais aussi le développement d’instituts de recherche et de développement aux ambitions industrielles fortes comme la DARPA ou encore le rôle qu’a joué In-Q-Tel, le fonds d’investissement de la CIA, dans le soutien à des entreprises qui sont désormais des géants du numérique.

Les tentatives européennes pour pallier ce retard ont été tardives et n’ont pas eu le succès escompté. La stratégie de Lisbonne, lancée en 2000 et qui avait pour objectif de faire de l’Union européenne “l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde” a été, il faut bien le reconnaître, un échec. Vingt ans plus tard, la quasi-totalité des fabricants de téléphones européens a disparue (Alcatel, Ericsson, Nokia, Philips ou Sagem), l’industrie des semi-conducteurs est en difficulté face à la puissance américaine et les plus grandes entreprises numériques ne sont pas sur le continent.

Refonder la puissance numérique européenne

Les échecs des tentatives de politique industrielle verticale, qui avaient pour objectif de constituer un ‘champion européen’ du numérique - que ce soit le programme Unidata dans les années 1970, le projet Quaero (le “Google européen”) dans les années 2000 ou encore l’initiative française de “cloud souverain” dans les années 2010 - ont conduit à ce que les efforts européens se concentrent sur la régulation, qui devient une des voies privilégiées pour essayer d’établir une stratégie de puissance.

La création d’un marché intérieur qui ne soit pas fragmenté entre les différents pays et qui permettent donc le développement de grands acteurs européens est ainsi aujourd’hui un des piliers de la stratégie de la Commission européenne, sous le nom de marché unique numérique. Cette stratégie, fondée sur l’ouverture des marchés nationaux européens et particulièrement l’idée de libre circulation des données, a toutefois fait l’objet de critiques : en effet les barrières à cette circulation se situent peut-être moins au niveau des frontières nationales qu’au niveau des stratégies de lock-in et de rétention de données de la part des plus grands acteurs économiques. De plus, la logique d’approfondissement du marché intérieur, poursuivie depuis le début de la construction européenne, obère souvent les capacités des pays membres à réguler, notamment pour freiner les logiques de dumping.

La politique de concurrence [...] est devenue, depuis quelques années, le fer de lance de la riposte européenne face aux géants américains

La politique de concurrence, souvent décrite comme faisant obstacle à la constitution de groupes industriels à l’échelle du continent, comme en témoigne récemment l’affaire Alstom-Siemens, est devenue, depuis quelques années, le fer de lance de la riposte européenne face aux géants américains : des amendes records ont ainsi été infligées à Google et à Facebook. En parallèle, le Règlement européen sur la protection des données personnelles (RGPD) instaure, depuis 2018, les standards de protection de la vie privée les plus élevés au monde et qui s’appliquent de manière extraterritoriale : c’est un outil de puissance considérable, qui incite de très grands groupes, au vu du nombre de consommateurs européens, à l’appliquer dans le monde entier.

C’est donc sûrement autour de la promotion de valeurs et de standards défendues par les pays de l’Union européenne que celle-ci sera à même de mettre en place une stratégie numérique ambitieuse. C’est ce qui peut ouvrir la possibilité, étroite certes, de faire pièce à la puissance américaine et chinoise, surtout dans un contexte où les attaques contre un monde numérique libre et ouvert se multiplient : la fin de la neutralité du net aux États-Unis et le système de crédit social en Chine en constituent les dernières preuves en date.