18 / 05 / 2018

IA : une brève histoire des origines

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IA : une brève histoire des origines
L’expression « intelligence artificielle » (IA) a 60 ans. Mais l’idée de créer une mécanique artificielle imitant notre pensée et nos intentions semble être aussi vieille que l’homme. Figures mythiques de la création se rebellant contre son créateur, automates mécaniques et premiers ordinateurs sont en fait les avatars de ce même et unique projet. Un projet puissant qui n’a jamais manqué, jusqu’à son élaboration formelle au cœur des fifties, d’épouvanter autant que de débrider nos imaginaires.

Extrait du film Ex Machina d'Alex Garland

Le « dernier des pères de l’intelligence artificielle », le mathématicien Marvin Minsky, est mort en janvier 2016. « Dernier », car lui qui a conçu en 1951 le premier simulateur de réseau neuronal et a influencé cinquante ans de recherche en la matière était le dernier vivant d’une première génération de cybernéticiens, neuropsychologues, cognitivistes et assimilés qui ont contribué à l’émergence de nouvelles perspectives de recherche.

Mais « dernier », aussi, car les pères de ce qui est devenu intimement l’« IA » sont en réalité nombreux, et anciens.

Notre immuable souhait d’« artificialiser notre intentionnalité »

Il peut d’ailleurs être tentant, en se plongeant dans l’histoire de la connaissance, de voir un fil logique et progressif aboutissant à l’IA. Mais le simple fait qu’existe encore aujourd’hui une grande variété de définitions et conceptions (IA molle ou dure, restreinte ou générale) est un signe qu’il n’en est rien : le fil a plusieurs extrémités.

D’ailleurs, on réfléchit toujours aujourd’hui, à l’ENS notamment, si l’IA a bel et bien prouvé sa capacité à « artificialiser » nos processus mentaux. Car c’est bien cela, l’IA : une volonté de trouver comment artificialiser la propriété humaine de l’intentionnalité, soit notre aptitude à nous orienter consciemment vers des objets extérieurs à nous-mêmes – penser, percevoir, connaître en dehors de nous.

The Turk de Racknitz

Sans ce fil, il faudra simplement se contenter d’observer que les humains ont depuis la nuit des temps pensé à leurs « intentions » et à comment d’autres entités mécaniques – clepsydres et horloges, automates programmables, machines, robots, usines – pourraient les produire à leur place (et mieux). Avec des origines lointaines, d’Alexandrie à l’orée du premier millénaire à l’Anatolie mille ans plus tard, puis avec les robots médiévaux…

Mystique du golem, automates et imaginaires gothiques

La figure kabbalistique du Golem est peut-être celle qui cristallise le mieux notre ambition séculaire de rivaliser avec Prométhée. Parmi les nombreux avatars à travers les âges pris par le Golem, ce monstre créé par l’homme qui se retourne contre son créateur, le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme évoque dans une exposition celle du robot.

Des représentations du Golem, à Prage (CC FlickR)

Robot à qui l’on prête à nouveau un fantasme d’émancipation, tout comme on le fait aujourd’hui à l’IA forte – contre qui des chercheurs de renom se mobilisaient en 2015, ne faisant ainsi que renouveler une crainte décidément trop humaine. Ce pont millénaire Golem-IA, Michel Faucheux le construit aussi. Dans les deux cas, il évoque ce même « sentiment d’étrangeté éprouvé par l’homme pris dans l’artifice ». Dans God & Golem Inc, du père de la cybernétique, Norbert Wiener associe entrepreneurs et chercheurs de l’IA à des New Golem makers.

Avec l’IA, l’humain rejoue simplement une vieille partition

Les leaders technologiques contemporains invoquent aussi avec malice d’autres figures mythiques ou littéraires. Pour sa plateforme de micro-travail censée accompagner une IA encore imparfaite, Amazon s’arrime ainsi au mythe en utilisant le nom de « Turc mécanique ».

Un « Turc mécanique » exposé au musée de Paderborn en Allemagne (CC Wikimédia Commons)

Le nom fait allusion à ce joueur d’échecs aux airs d’automate (mais cachant en réalité dans sa « boîte noire » un humain) qui, au XVIIIème siècle, trompait les cours royales de toute l’Europe. Un XVIIIème par ailleurs marqué par les innombrables automates créés par l’inventeur cartésien Jacques Vaucanson, connu notamment pour son flûtiste et son canard feignant une digestion toute animale mais pourtant purement mécanique.

Science et mythe ne sont peut-être jamais aussi liés qu’à travers ces « fascinantes machines » qui, alors, servent à cette époque avant tout à modéliser les savoirs. Mais bien avant les robots de l’ère industrielle et la machine de Turing qui oppose frontalement machine et l’homme sur le ring du traitement de l’information, l’IA – dont un des architectes, John von Neumann est aussi connu pour ses « automates cellulaires » –, connaissait un dernier précurseur : le XIXème romantique.

Extrait de L'Odyssée de l'Espace de Stanley Kubrick

Le fantastique, avec un Edgar Allan Poe s’intéressant au Turc mécanique ou un E.T.A. Hoffman à l’univers lui aussi bercé d’automates marque ainsi un dernier virage pré-robotique. Poe, néanmoins, et alors même que son compatriote et mathématicien Charles Babbage élabore des programmes proto-informatiques capables de jouer à des jeux simples, estime qu’un automate ne pourra jamais jouer aux échecs. Reste, bien sûr, le roman au gothique pourtant très marqué dans son époque de Mary Shelley, Frankenstein, qui sert encore de parabole aux dangers de l’IA 200 ans plus tard.

Nos machines pensantes, entre cybernétique & IA

Ceci n’est pas une brève histoire des robots : avec l’IA et dès les machines pensantes des « fifties », l’humain rejoue simplement une vieille partition. La théorie de l’information, née dans les labos américains de l’après-guerre et augurant de l’avènement de l’IA, continue de définir peut-être mieux toute notre époque.

L’IA ne modélise plus le vivant ni notre apparence, mais nous-mêmes

L’IA ne modélise plus, comme les automates, le vivant, ni, comme les robots humanoïdes, notre apparence, mais nous-mêmes : elle explicite les règles « que suit l’être humain dans son comportement intelligent, puis [les traduit] dans un langage de machine », selon la formule de Pierre Cassou-Noguès. Dans ses Rêves cybernétiques de Norbert Wiener, le philosophe fait remonter à 1955 et à la conférence de Dartmouth la naissance du projet de l’IA : celui de programmer une machine pour simuler « tous les aspects de l’apprentissage et tout autre trait de l’intelligence ». A Dartmouth, on pose par exemple déjà la question : « Comment doter une machine de créativité ? ».

Mais c’est dès la fin des années 1940 que se dessine le rêve du post-humain, celui, désincarné, de l’homme dont la pensée peut être modélisée (et pourquoi pas télégraphiée dans le corps d’un autre). Et, avec le développement des mémoires permettant à l’ordinateur de s’entraîner, d’apprendre et de « développer une sorte de personnalité » (Norbert Wiener), l’informatique naissante contredit Poe. Mais en 1955, Dartmouth marque en fait déjà une rupture supplémentaire, celle d’avec la cybernétique ayant dominé les années 1950 : alors que le cybernéticien cherche à apprendre à l’ordinateur « à être lui », à reproduire la pensée mais de l’extérieur, en l’imitant plus qu’en la comprenant, le chercheur en IA souhaite exprimer et formaliser le « programme humain » et à l’implémenter mécaniquement dans la machine. C’est du reste à un retour à la cybernétique qu’on assistera avec le connexionisme puis les réseaux neuronaux des années 1970 puis 1990.

De K. Dick à Kubrick, d’autres imaginaires ont surgi, mais jouent toujours sur notre dépassement par notre propre œuvre : l’après-guerre anticipait déjà en ce sens les débats – « qui ne tiennent pas la route » – sur la singularité, nouveau mythe techno-prophétique à l’heure de l’IA.