15 / 03 / 2018
#Une brève histoire

Travail et numérique : métamorphoses d’hier et de demain

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Travail et numérique : métamorphoses d’hier et de demain
Hier, des tricoteurs britanniques détruisaient leurs métiers à tisser. Aujourd’hui, des cyclistes payés à la demande font grève un peu partout en Europe. Le monde du travail, sous l’impulsion de mutations tout à la fois technologiques et sociales, se métamorphose, se décompose et se recompose… Et il continuera à le faire. Coup d’œil dans le rétro pour mieux préparer demain.

Qui a peur du grand méchant robot ?

Quelque part entre science et fiction, l’histoire de nos sociétés industrielles est dans une large mesure celle d’une rivalité, schématique : celle qui oppose l’humain à la technique, le robot à l’ouvrier. Sans attendre les imaginaires de révolte ou de domination des cyborgs tractés sur les écrans par Terminator et autres Battlestar Galactica et dans nos livres par K. Dick ou Asimov, l’homme a en réalité toujours craint son voisin artificiel. Y compris dans des mythes anciens comme celui du Golem, figure argileuse préfigurant le robot. Et cela fait déjà un siècle que ce robot, précisément, a pris le relais, faisant poindre chez l’homme une inquiétante crainte d’être inutile et une (irrationnelle ?) peur d’être remplacé voire soumis.
Dès la naissance du terme, en 1921, sous la plume d’un dramaturge tchèque qui invente le mot à partir d’une racine slave signifiant « corvée » et met en scène une révolte dans une usine, le robot se pose comme un alter ego plus intelligent, plus productif et plus puissant. Ce n’est pas un hasard si l’usine, comme dans Metropolis quelques années plus tard, est le lieu par excellence de la rivalité homme/robot : c’est tout simplement que cette opposition renvoie aux premiers conflits sociaux modernes liés à la première révolution industrielle.

En France, la révolte des canuts, les tisseurs de soie lyonnais, est la première manifestation d’une conscience de classe ouvrière et, si elle porte avant tout sur des revendications liées aux conditions de travail et aux salaires, elle n’est pas sans lien avec la crainte d’être « mécanisé » et la nécessaire cohabitation avec les machines Jacquard, elles-mêmes symboles ultimes du remplacement par la machine et ancêtres, plus ou moins directs, des premiers ordinateurs.

Détruire les machines… ou les taxer

Plus frontal encore est l’affrontement observable dans l’industrie textile anglaise entre 1811 et 1817 : les ouvriers qualifiés, tondeurs ou tisserands, manifestent leur colère par le bris de machines. Après des premiers actes de sabotage, un premier métier à tricoter est ainsi détruit le 11 mars 1811 dans le comté de Nottingham, par des tricoteurs se réclamant de la figure mythique du general Ludd. Des attaques quotidiennes se poursuivent les mois suivants : c’est la naissance des luddites, terme toujours employé pour identifier les tenants d’une critique de la société technocratique et industrielle. Les destructions de machines existent en réalité depuis le XVIIème siècle, mais le moment luddite est le premier de la sorte par son ampleur, associant peur de la concurrence par des ouvriers moins qualifiés et peur de la baisse des salaires qu’occasionnerait une production massive, low cost et bon marché.

Les robots, des employés à taxer comme les autres ? Photo by Alex Knight - Unsplash

Comme l’a montré Fred Turner, l’utopie numérique des années 1960 est plus ambivalente que le rêve machiniste des premières industries. Elle est de fait issue de la contre-culture qui souhaitait faire du micro-ordinateur un outil démocratique d’émancipation et d’accès à l’information et invite chacun à « comprendre l’ordinateur ». Mais elle est aussi synonyme de pouvoir et de contrôle illégitime, avant tout pour les étudiants : lors de révoltes, à Montréal, ils détruisent les ordinateurs centraux de leur université et, à Berkeley, font des cartes perforées un symbole d’aliénation. Aujourd’hui, le robot et la machine ne font plus autant peur, bien qu’accoler l’épithète « collaboratif » soit nécessaire à accepter leur présence en entreprise et que les débats autour de l’automatisation demeurent cadrés autour d’une alternative à somme nulle. La lutte, toutefois, est moins physique qu’au temps des luddites : si les études se multiplient pour déterminer combien d’emplois seront détruits par les « intelligences artificielles », émerge l’idée, non plus de détruire les robots… mais de les taxer. Comme des humains ?

 

RIP le salariat, RIP le travail ?

Dans le rayon « ce que fait la technique au travail », l’« uberisation » apparaît comme un nouvel avatar, aux impacts encore bien plus incertains encore sur nos structures socio-économiques que l’automatisation. Une requête « fin du salariat » sur un moteur de recherche fait apparaître des dizaines d’articles interrogeant la réalité de cette prévision. Prévision ayant au moins pour mérite d’esquisser un instantané d’un nouveau sentiment collectif : celui de l’impression partagée d’un délitement du fonctionnement actuel du monde du travail, porteur d’espérances émancipatrices et de craintes sur l’insécurité sociale des travailleurs du futur. Un délitement qui intervient sous la pression de nouveaux acteurs et usages numériques rompant la cloison vie personnelle/vie professionnelle ou autorisant plus que jamais le travail nomade ou en mobilité et, surtout, en recourant de plus en plus massivement à une main-d’œuvre indépendante à des formes de travail hybrides. Auto-entrepreneurs, « salariés-entrepreneurs », salariés multi-employeurs, travailleurs autonomes, membres de coopérative, micro-jobbeurs et autres tâcherons du clic viennent donc s’ajouter au toujours ultra-majoritaire salarié. Celui-ci, face au freelancing, se questionne plus que jamais sur la pertinence de son 9h – 17h un peu trop rigide.

 

La sociologie et l’histoire du travail rappellent que ce qui apparaît à gros traits comme un mouvement unidirectionnel (la fin du salariat et l’émergence de rapports plus flexibles) n’est pas une nouveauté. Le recours à l’externalisation et à la sous-traitance pour répondre au besoin d’une économie plateformisée mais surtout fonctionnant sur le mode « à la demande » nous ferait en effet ré-entrer dans l’ère de l’artisanat de masse. Selon cette vision, l’époque salariale ne représentant alors qu’une parenthèse de l’histoire humaine, liée au primat des grandes unités centralisées de production industrielle. Demain, guildes, compagnonnage et corporations pour répondre aux défis déjà connus du retour à une économie de la tâche ?

 

Reste qu’au-delà des grandes métamorphoses liées à la structure du marché de l’emploi, l’imminence d’une société où il n’y aurait plus suffisamment de quoi faire pour tout le monde repose la question de notre rapport au travail. Et le tout-numérique, en rendant obsolète l’idée d’un travail au centre de notre contrat social, garde tout son imaginaire de force émancipatrice : le robot et la plateforme sont alors des alliés en vue de nous libérer des « corvées ». À la double condition d’inventer aussi des formes sociales qui ne transforment pas cette mutation en désintégration du lien social et de favoriser l’accès à Internet de manière équitable à l’échelle d’un pays, tant d’un point de vue géographique qu’en lien avec le capital social et culturel de chacun. Les stratégies d’« inclusion numérique » et de développement des humanités numériques, dont c’est l’objectif affiché, y parviendront-elles ?