18 / 05 / 2018

Trois livres pour mieux saisir les enjeux de l’intelligence artificielle

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Trois livres pour mieux saisir les enjeux de l’intelligence artificielle
L'intelligence artificielle est aujourd'hui sur toutes les lèvres. Voici quelques lectures permettant de mieux comprendre cette technologie qui remodèle déjà la société.

Avec Des Robots et des hommes, Laurence Devillers propose une fascinante déambulation dans l’univers de la robotique. À travers l’étude de nos grands mythes fondateurs, de Pygmalion à Faust, en passant par le Golem, elle montre que la perspective de créer des êtres à son image a toujours à la fois fasciné et effrayé l’homme. Un dualisme que l’on retrouve à travers les œuvres de fiction du XXe siècle, qui, au cinéma ou dans la littérature, accordent une large place aux machines humanoïdes, parfois sous un jour plutôt positif (Asimov, Wall-E), tantôt sous un angle dystopique (Matrix, Terminator…). Mais la robotique n’est pas seulement une source à laquelle vient s’abreuver notre imaginaire collectif. Elle nous amène également à repenser notre définition de l’humanité et de l’intelligence. Ainsi, la victoire de Deep Blue contre Kasparov, en 1997, remet en cause notre vision du jeu d’échecs comme l’incarnation même de l’intelligence, puisqu’une super-machine à calculer peut devenir imbattable à ce jeu.

En retraçant l’histoire de l’intelligence artificielle, depuis la naissance de la discipline jusqu’aux récentes prouesses du logiciel AlphaGo, Laurence Devillers distingue la réalité des fantasmes, nourris par la place que l’IA occupait dans la fiction avant même de devenir une réalité. Aussi impressionnantes que soient les récentes avancées de la technologie, la chercheuse souligne combien intelligence artificielle et humaine diffèrent l’une de l’autre, citant notamment Gérard Berry, informaticien et professeur au Collège de France, médaille d’or 2014 du CNRS : « L’homme est lent, peu rigoureux et très intuitif. L’ordinateur est super rapide, très rigoureux et complètement con. » Les craintes de voir la population active entièrement mise au chômage par les robots, ou ces derniers prendre le pouvoir, sont donc, selon elle, largement exagérées. Les machines vont, en revanche, occuper une place croissante dans notre quotidien, sous la forme d’assistants personnalisés, capables de converser avec nous et d’apprendre nos goûts. Élaborer des règles éthiques pour se prémunir des dérives potentielles n’est donc pas une mauvaise idée.

Faut-il avoir peur des machines intelligentes ?

Dans Le Mythe de la Singularité, Jean-Gabriel Ganascia s’empare quant à lui du marteau nietzschéen et s’attaque aux technoprophètes du transhumanisme. Il cible particulier l’une de leurs théories fétiches, la Singularité technologique, que le chercheur français compare à une nouvelle religion. Concept tiré d’un essai de l’auteur de science-fiction Vernor Vinge, publié en 1993, la Singularité désigne la date fatidique, située plus ou moins loin dans le futur, à laquelle l’intelligence artificielle surpassera l’intelligence humaine. Cette théorie a depuis été reprise par de nombreux entrepreneurs des nouvelles technologies et autres gourous de la Silicon Valley. Pour certains, comme Ray Kurzweil, il s’agira d’un évènement formidable, inaugurant le règne d’un homme-machine doté de superpouvoirs. Pour d’autres, comme Elon Musk ou Stephen Hawking, l’avènement de machines supérieurement intelligentes ferait peser une menace existentielle sur l’humanité.

Avec une érudition doublée d’une réjouissante alacrité, qui font de son ouvrage un vrai plaisir de lecture, Jean-Gabriel Ganascia commence par déconstruire ce qu’il considère comme un mythe, fondé davantage sur la croyance que sur des arguments rationnels. Selon lui, les récentes avancées de l’intelligence artificielle, aussi impressionnantes soient-elles, ne permettent nullement de conclure à une future suprématie de l’IA. Pour le chercheur français, le mythe de la Singularité n’est qu’un épouvantail, un voile de Maya brandit par les grandes entreprises technologiques américaines. Et ce dans un double objectif : d’une part, présenter le progrès technologique comme inéluctable, et ne pouvant être régulé que par les grandes entreprises du numérique elles-mêmes. D’autre part, détourner l’attention du pouvoir croissant que détiennent ces entreprises, qui concurrencent de plus en plus les états.

Les algorithmes décortiqués

À la source de l’intelligence artificielle, on trouve les algorithmes, des séquences d’instructions que l’on utilise pour résoudre un problème. Si ce mot est aujourd’hui bien connu du grand public, 52% des Français affirment ne pas savoir précisément de quoi il s’agit. La lecture du livre Le Temps des algorithmes de Serge Abiteboul et Gilles Dowek, deux chercheurs à l’INRIA, leur permettra certainement d’y voir un petit peu plus clair. Avec cet ouvrage pédagogique, les auteurs entendent d’abord démystifier la notion d’algorithme. Il s’agit, en effet, d’une idée vieille comme le monde : la recette du pain, comme l’expliquent les deux chercheurs, est un algorithme, dans la mesure où elle permet de résoudre un problème sans avoir besoin d’inventer une solution à chaque fois. Si les algorithmes sont un vieux concept, leur usage par les ordinateurs et au service de l’intelligence artificielle, lui, ne l’est pas.

Après avoir expliqué le fonctionnement des algorithmes, ce qu’ils peuvent faire et ne pas faire, les deux chercheurs, étudient ensuite les transformations profondes que leur usage entraîne aujourd’hui dans la société. Ils offrent ainsi un aperçu exhaustif et subtil des différents domaines qui sont en passe de connaître des transformations majeures, du monde du travail, où le salariat est en perte de vitesse face au travail indépendant, à l’administration, en passant par le vote et la justice. Chaque fois, loin de sombrer dans le manichéisme, ils prennent soin de souligner les opportunités et menaces qu’entraîne l’usage des algorithmes. Se pose ainsi la question de la responsabilité de ces derniers, de leur éthique et de leur transparence.

L’ouvrage finit, rejoignant en cela les travaux de Laurence Devillers, par interroger l’humanité au miroir de l’intelligence artificielle et des algorithmes, montrant, là encore, comment ils peuvent permettre le meilleur comme le pire en servant l’homme augmenté. Car telle est la grande leçon du livre : neutres en apparence, les algorithmes ne sont en réalité que ce qu’en font leurs créateurs. Derrière les mathématiques, ce sont les hommes qui sont aux commandes et portent la responsabilité de leur usage.