14 / 12 / 2017
#Rencontre

« Prends tes leçons dans la nature, c'est là qu'est notre futur ! »

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Regards sur le Numérique : Gilles Bœuf, vous êtes biologiste, vous avez dirigé le museum national de l’Histoire naturelle. Pourquoi êtes-vous intervenu à Tech for Planet ?

Mon point de départ est une phrase de Léonard de Vinci : « prends tes leçons dans la nature, c’est là qu’est notre futur ». Je montre comment le vivant a résolu beaucoup des problèmes posés aujourd’hui, de pollution, de nettoyage, de parcimonie d’énergie, de sobriété. Prenez par exemple une libellule : un avion est ridicule à côté d’une libellule. Ou tenez, on a réussi à concevoir le train le plus rapide et le plus silencieux du monde en copiant d’un côté, un martin-pêcheur et de l’autre, un hibou. Le vivant a déjà tout résolu.

Ça fait un temps que je travaille avec des grandes entreprises, notamment de cosmétiques, qui ont une vraie éthique environnementale et surtout qui prospèrent grâce à des produits du vivant. Prenez trois activités économiques essentielles en France aujourd’hui : l’industrie du luxe, c’est du vivant ; la gastronomie aussi ; le tourisme qui attire les gens est souvent lié au vivant.

Libellule ou avion de chasse ?

En 2013, vous tiriez la sonnette d’alarme pour qu’on parle davantage de biodiversité. On a avancé depuis ?

 

Ça s’améliore mais ce n’est pas encore ça. Ce qu’il faut comprendre – et j’en ai parlé au Tech For Planet – c’est qu’il faut ré-harmoniser l’humain avec cette nature qui l’entoure. Je suis professeur d’université. J’enseigne en médecine, à l’école vétérinaire, d’agro et en écologie. Je passe ma vie devant des jeunes de 23 ans. Je vois comment ils travaillent, quelle place le numérique a pris. Dans ce monde en perpétuelle évolution en connaissances techniques et scientifiques, comment retrouver un système qui nous reconnecterait au vivant, à la nature.

Pourquoi est-ce si important ?

Vous saviez qu’un bébé humain, à la naissance, est constitué aux 3/4 … d’eau. Sans eau, nous ne pouvons pas vivre. Un bébé quand il rentre en contact avec la nature, au moment de la rupture de la poche des eaux, reçoit des bactéries qui vont le contaminer dans le bon sens du terme. Un corps humain, le vôtre, le mien contient au moins autant de cellules humaines que de bactéries – sur la peau, dans les narines, dans les cheveux, dans le tube digestif. Considérez aussi que nous ne mangeons que du biologique et nous ne coopérons avec ces bactéries qu’avec du biologique. Toute tentative actuelle qui consisterait à nous couper du monde vivant est dramatique.

« . Il faut que les jeunes soient capables de faire la différence et développent leur esprit critique. »

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Comment le numérique peut-il aussi nous aider ?

D’abord par une fabuleuse capacité à nous mettre en communication au même moment et partout. Il peut être le virus et le remède : à l’inverse, on produit des fake news. « La terre est plate ; nous sommes plus malades aujourd’hui en se vaccinant que par les maladies infectieuse ». C’est très dangereux. Il faut que les jeunes soient capables de faire la différence et développent leur esprit critique. Et l’éducation, actuellement, n’y prépare pas suffisamment.

Le numérique vous sert déjà dans la recherche, non ?

Oui, je suis naturaliste, j’ai présidé pendant 7 ans le musée national de l’histoire naturelle à Paris. Le numérique est fabuleusement important pour nous. Ne serait-ce que pour traiter les données gigantesques du vivant. Vous saviez qu’en France, on trouve une centaine d’espèces nouvelles tous les jours. Donc oui, c’est utile pour l’archivage, la synthèse mais aussi la rediffusion auprès du grand public. Comment restituer, analyser, utiliser ces banques de données, et surtout comment mettre au point des méthodes de gestion de nos environnements bien meilleures que ce qu’on fait aujourd’hui. Là-dessus, le numérique est absolument fondamental. Mais il faut aussi combattre les idées délétères qu’on développe aujourd’hui.

Le philosophe Edgar Morin - voire Rabelais - n'auraient pas dit mieux

Lesquelles ?

Le transhumanisme et la notion d’humain augmenté, c’est dramatique et d’une arrogance extraordinaire. On veut se passer de la nature et tuer la partie biologique du corps humain pour créer des chimères mi-robot mi-humain quand demain, parce qu’on ne se sera pas attaqué aux problèmes de pollution, ces chimères consommeront des aliments souillés, respireront de l’air contaminée et boiront de l’eau polluée. On revient à l’idée de Rabelais, d’une science sans conscience. Chaque nouvel être pourrait devenir un ennemi qui consommerait vos ressources précieuses puisque vous vivrez mille ans. C’est un non-sens. Considérons ce que pointe Edgar Morin, le progrès ne court pas au même rythme que la capacité de l’être humain à grandir en éthique.

Pour autant, faut-il vraiment courir plus vite ? J’ai écrit un article à propos des limites de l’homo sapiens. On ne grandira plus. On a atteint les meilleures performances sportives. Tous les records du monde sont au taquet. On touche aux limites de l’humain. D’ailleurs, j’ai pu m’en rendre compte grâce au numérique en analysant des millions et des milliards de données. Le numérique est essentiel tous les jours en biologie à l’égal des langues étrangères. Le numérique, il nous le faut en permanence.

Un peu partout en France se déploient des laboratoires de science participative et citoyenne. Comment expliquez-vous l’essor de ces pratiques ?

C’est grâce à la jeunesse qui a envie de s’engager et qui en a assez des systèmes des « vieux » qui ont pollué cette planète. Ils peuvent nous en vouloir. Mais ils vont devoir vivre différemment. Toutes ces initiatives, c’est une bonne nouvelle. Les startups aussi. Ça fuse de partout. Laissons-les faire ! C’est là que le numérique peut être utile… pour rapprocher des gens.