02 / 05 / 2017
#Entretien

Airbnb, Uber, Amazon… Sommes-nous entrés dans l’ère de la notation ?

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Et si chacun d’entre nous était constamment noté pour toutes les actions et interactions réalisées au quotidien ? Et si, demain, ce système de notation générait une nouvelle hiérarchie sociale ? Simple dystopie ? Pour en savoir plus sur une possible « ère de la notation », nous sommes allés à la rencontre de Laurence Allard, sociologue des usages numériques.

L’épisode « Chute libre » de la série Black Mirror nous dépeint un monde fictionnel où chacun est noté par ses semblables. Un monde où la notation devient le cœur même des relations sociales. Simple fiction ? Pas vraiment : aujourd’hui déjà, noter son entreprise en ligne, le restaurant où nous venons de manger, l’appartement que nous venons de louer pour quelques jours ou le chauffeur qui vient de nous transporter est bien réel.

Alors sommes-nous entrés dans une « ère de la notation » ? Si oui, quid de la vie privée ? Peut-on se prémunir des dérives de cette nouvelle ère ? Pour nous éclairer sur ce sujet, et à l’occasion du festival Series Mania, nous avons interrogé Laurence Allard, sociologue des usages numériques et chercheuse à l’Université Paris III-IRCAV.

notation

Black Mirror - Netflix

La notation est au cœur d’un épisode de la série Black Mirror, sur lequel vous avez débattu à l’occasion d’un colloque. Pouvez-vous nous résumer en quelques mots le « pitch » de cet épisode ?

Laurence Allard : L’épisode dépeint une société dans laquelle les individus, leurs relations sociales et leurs comportements sont constamment évalués par les autres. La stratification sociale et socio-économique que connaissent nos sociétés se trouve déclinée ici sous une nouvelle variante qui est l’évaluation interpersonnelle. La généralisation fictionnée de l’évaluation personnelle construit à une échelle de plus dans la hiérarchie sociale. En fonction de sa note personnelle, on a accès (ou pas) à certains types de logements, de transports, etc. Cette notation permanente entraîne un monde consensuel, aussi lisse que la surface des écrans sur lesquels les individus sont notés.

De manière générale, la série Black Mirror est plus un miroir déformant qu’une série de science-fiction ou d’anticipation dystopique. Les épisodes comme celui-ci mettent en lumière des propositions d’usages problématiques que l’on peut déjà commencer à observer dans le monde d’aujourd’hui. Les sociétés décrites dans Black Mirror existent dès à présent, d’où l’angoisse que l’on peut ressentir en visionnant cette série, qui ne fait en quelque sorte que « noircir le trait ». Car notre société actuelle est déjà totalement stratifiée d’un point de vue socio-culturel-économique. L’épisode de Black Mirror est la métaphore de cette réalité sociale, la technique n’est ici qu’un prétexte, la fiction un terrain de critique.

notation

Black Mirror - Netflix

Si ce scénario est une « métaphore de la réalité », pouvons-nous dire, alors, que nous sommes dans une « ère de la notation » ?

Effectivement… De manière schématique, on pourrait dire que cette « ère de la notation » s’inscrit dans un historique de la recommandation. La première étape date d’une dizaine d’années, avec l’apparition de marketplaces comme Amazon ou Ebay. L’idée était alors d’évaluer des services et des prestations pour les recommander à d’autres consommateurs.

Il y a environ 5 ans, des applications comme Tripadvisor ou La Fourchette vont elles aussi faire apparaître des notations par le biais d’une moyenne, agrégation des notations individuelles. Mais il ne s’agit pas encore de noter des individus ou des comportements.

Il s’agit de la 3ème étape, que nous vivons actuellement, avec des applications comme Uber bien sûr, Blablacar ou Airbnb. On passe alors de la notation des biens à celles des personnes. On entre en quelque sorte dans une ère de la notation, comme Black Mirror le met en fiction notamment.

Il faut préciser qu’évaluer des individus est un rapport social assez nouveau : on observe d’ailleurs que cela met mal à l’aise une bonne partie des utilisateurs de ces services. Lors d’observations sociologiques, on a pu remarquer que des utilisateurs de Blablacar tentent de trouver des critères objectifs de notation des individus, comme un retard ou un bagage non-prévu. La note devient également un support d’interactions sociales : des chauffeurs de VTC et leurs clients peuvent ainsi se disputer sur une note, car pour les chauffeurs, elle peut conditionner leurs revenus…

Après le « like », et donc la question de la popularité, la notation n’est-elle pas une évolution logique ?

En effet : dans « l’ère du like », on aime un contenu, une photo, un statut, un meme, un gif partagé ou crée par une personne. Il y a une dimension objective : c’est la façon dont l’individu se met en scène qu’on like, pas la personne elle-même. Dans cette nouvelle « ère de la notation », c’est l’inverse qui se produit, c’est l’individu qui est noté.

Ce type de scénario pose clairement la question de la vie privée à l’heure du tout connecté… Demain, peut-on envisager un monde de transparence totale au détriment de la vie privée ?

A partir du moment où l’on est présent sur Internet, on laisse des traces, volontaires ou non. Elles disent quelque chose de nous, de notre consommation, de nos activités, mais il ne s’agit que d’une sorte de reflet déformant et déformé. Une personne ne se résume pas à ses activités sur le net. A titre d’exemple, le like de Facebook est très polysémique : on peut liker une page par simple curiosité, sans forcément adhérer au message qu’elle propage.

De plus, nous avons toujours une marge de manœuvre : un tel futur n’est pas inexorable. Il est possible de ne pas utiliser certains services, de mettre en place des VPN, etc. Le problème est plutôt que la culture publique de la sécurité informatique, des façons d’effacer ses traces et de protéger sa vie privée est très peu répandue. Le travail d’éducation et d’information dans ce domaine devrait être plus poussé.

Là ou une série comme Black Mirror fonctionne très bien, c’est qu’elle donne à voir un monde qui systématise les travers et menaces de la société contemporaine, sans pour autant donner les armes pour s’en prémunir. Cette réification des machines, des algorithmes, des robots, surestimés et mythifiés, met bien en lumière l’impuissance de nos contemporains face à ce qui est vu comme la puissance des machines.

Plutôt que de surenchérir en jouant sur la peur, je pense que le rôle des chercheurs est d’alerter, mais aussi de former. Tout n’est pas joué, il faut mettre à jour les projets politiques derrière ces techniques, éviter de naturaliser la technique en soi. Contrairement à la doxa, la technique n’est pas neutre, la technologie est socialement codée : elle est très idéologique, et il faut essayer de faire remonter ces idéologies à la surface, pour en débattre.

Justement : comment intégrer, en amont de leur création, les indispensables questions morales et éthiques concernant de tels réseaux ou services ?

Plusieurs pistes sont, selon moi, envisageables. D’abord, il faut continuer à veiller à découpler la dimension objective et la dimension subjective de la notation. Il faut également éviter la centralisation des outillages et des data aux mains de quelques-uns. Il faut ensuite favoriser le chiffrement des accès et des données pour sécuriser l’encodage de ce qui est transmis via ces applications.

Enfin, il y a une véritable question d’inclusion : il faut veiller à ne pas modeler ces hiérarchies socio-numérique sur les hiérarchies sociales existantes, faire attention à ce que ces nouveaux usages ne renforcent pas les discriminations existantes, la fracture numérique.