14 / 06 / 2017
#Entretien

Blockchain : où en sommes-nous ? Rencontre avec Claire Balva

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Nouveaux cas d’usage, freins et innovations, maturité de l’écosystème… État des lieux des technologies blockchain avec Claire Balva, CEO de Blockchain Partner.

Après l’effet de nouveauté, les technologies blockchain commencent à s’intégrer à différents domaines. Des civic tech à la finance en passant par l’énergie, les applications sont nombreuses, mais les possibilités et le fonctionnement de ces chaines de blocs restent peu connus.

Mais où en sommes-nous véritablement ? Quelles seront les futures applications ? Quels freins existent-ils au développement de l’écosystème en France ? Pour répondre à ces questions, nous avons rencontré Claire Balva, présidente de Blockchain Partner.

Quelles sont les nouvelles applications de la blockchain qui vous interpellent ?

Claire Balva : En 2015/2016, la tendance était surtout aux applications dans le domaine de la finance ; un secteur qui a vu de nombreux partenariats se développer.

En 2017, on observe plutôt un élargissement à d’autres secteurs, comme celui de l’énergie ou de l’industrie. Les cas d’usages expérimentés se focalisent tout particulièrement sur la traçabilité dans les process, les chaînes logistiques ou le e-commerce.

Un autre développement intéressant est les ICO (Initial Coin Offering). Il s’agit de méthodes de levée de fond à mi-chemin entre le capital-risque et le crowdfunding. Une entreprise émet une cryptomonnaie et permet aux investisseurs d’acheter des « jetons ». C’est une incitation à arriver très tôt dans le processus, lorsque la cryptomonnaie est encore assez peu valorisée. On a pu voir par exemple des projets levant plusieurs millions d’euros en quelques minutes, comme Aragon, qui a levé plus de 25 millions d’euros en moins de 15 minutes !

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Silvio Kundt via Skuawk CC0 1.0

Avec les retraits de certaines entreprises du consortium R3, beaucoup d’observateurs ont eu l’impression que, après la phase de « hype », venait la phase de doute concernant l’applicabilité concrète de la blockchain. Quel regard portez-vous sur ces retraits ?

Pour moi la raison du retrait de certaines entreprises de ce consortium n’est pas liée à des doutes sur l’utilité de la blockchain, mais plus à des questions de retours sur investissement : le ticket d’entrée étant bien souvent très cher pour les usages que feront ces entreprises de la blockchain. L’intérêt sur la technologie, lui, ne se dément pas : la plupart de ces entreprises qui se sont retirées du consortium R3 ont lancé des projets blockchain en parallèle !

Quels sont les freins à une utilisation plus large de la technologie blockchain ?

J’en discerne trois :

  • Des freins règlementaires d’abord. La législation actuellement est relativement floue, ce qui n’est pas forcément mauvais pour éviter de brider le développement de technologies nouvelles. Mais, d’un autre côté, les services juridiques des entreprises sont très frileux dès qu’ils se trouvent face à un projet blockchain. Les juristes sont peu formés sur la thématique, ce qui fait que beaucoup de projets techniquement et commercialement viables restent des projets voire des idées.
  • Il existe aussi des freins techniques. Plus on va vers des cas d’usages complexes, plus les enjeux techniques deviennent complexes. Mais au vu de la rapidité de l’évolution technologique, je ne pense pas que cela restera longtemps un souci.
  • Enfin, il y a bien sûr des freins d’ordre organisationnels : dans des cultures d’entreprises très hiérarchisées, les technologies blockchain sont des sujets difficiles à aborder, car elles nécessitent souvent de s’ouvrir et de travailler avec tout un écosystème, y compris parfois ses concurrents. Et toutes les entreprises ne sont pas encore prêtes à franchir le pas.
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Dmitri Popov via Skuawk CC0 1.0

Comment situez-vous la France en termes d’utilisation de la blockchain ? Quelle est la maturité de l’écosystème dans notre pays ?

La France n’est pas en retard dans le domaine, avec de belles start-up comme Ledger ou Stratumn par exemple. L’écosystème est assez actif, et les grands acteurs de la finance ou des assurances y prennent également part.

Cependant, il serait intéressant que les pouvoirs publics s’impliquent encore plus dans cette dynamique, notamment en favorisant la recherche, ou en soutenant des cursus comme celui spécialisé sur les fintechs et les cryptomonnaies à l’Ecole Supérieure d’Ingénieurs Léonard de Vinci (ESILV).

L’Etat français pourrait aussi lancer des expérimentations, à l’instar de ce qu’ont déjà fait l’Australie avec le vote électronique ou le Royaume-Uni avec les prestations sociales.

Lorsque l’on parle blockchain, un domaine est rarement abordé : la consommation d’énergie, qui augmente au fur et à mesure de son utilisation. Comment concilier la demande croissante pour ces solutions et ces problématiques énergétiques ?

Les algorithmes des blockchains publiques comme Bitcoin sont effectivement assez consommateurs d’énergie ; toutefois, aucune étude sérieuse n’a encore comparé cette consommation énergétique avec celle des systèmes bancaires. Par ailleurs, si les blockchains publiques sont relativement consommatrices d’énergie du fait de leur fonctionnement, la majeure partie des initiatives dont nous parlons sont basées sur des blockchains privées, moins consommatrices car leurs algorithmes de consensus demandent moins de puissance de calcul.

Dans le cas des blockchains publiques, on voit aussi apparaître des systèmes alternatifs moins consommateurs d’énergie, comme ce que souhaite proposer Ethereum, qui veut changer d’algorithme de consensus pour passer du proof of work (preuve de travail) au proof of stake (preuve d’enjeu), qui ne demande pas de puissance de calcul pour valider les blocs de transaction.

Qu’en est-il de la sécurité ? Et de l’anonymat ?

Les blockchain publiques ne garantissent pas obligatoirement l’anonymat, mais plutôt un pseudonymat. Il faut se créer une clé publique (sorte d’adresse) pour utiliser des bitcoins par exemple, et les plateformes qui permettent de créer ces adresses demandent la plupart du temps certaines informations sur l’identité, comme une adresse mail. Ces acteurs jouent en quelques sorte le rôle de certification et de vérification des banques.

Ce qui est plus complexe, c’est de faire le lien entre ces adresses publiques et les personnes derrière, ce qui est plus ou moins facile selon la plateforme utilisée. De plus, les transactions en Bitcoin étant entièrement traçables, à partir du moment où on connait l’adresse publique d’une personne, on peut suivre sans effort sa trace. C’est ce qui explique par exemple que les hackers derrière le ransomware WannaCry n’ont pas encore retiré les bitcoins de rançons livrés sur les 3 adresses bitcoins qu’ils ont fournies : au moment où ils retireront ne serait-ce qu’une partie de la rançon sur ces adresses, la plupart des services de sécurité auront alors les moyens de retrouver la trace des auteurs.

Concernant les cryptomonnaies, va-t-on selon vous vers une concentration des acteurs, ou au contraire une diversification, avec des applications de niche ?

C’est difficile à dire, mais j’ai l’impression qu’il y aura quelques grandes monnaies (comme l’Euro et le Dollar dans le système monétaire classique). On retrouvera sans doute les bitcoins et les ethers, et puis une multiplication de monnaies de niche qui correspondent à certains secteurs spécifiques. Les technologies blockchain permettent en effet de créer facilement des jetons numériques pour une multiplicité d’usage, c’est leur avantage.

Quid des applications dans le domaine de la civic tech?

Ce qui est intéressant avec les technologies blockchain, c’est la transparence qu’elles permettent. De nombreux domaines de la vie politique auraient besoin des propriétés de transparence et du côté infalsifiable des blockchains.

Le domaine du vote électronique est par exemple porteur de promesses. Nous avons d’ailleurs présenté une démo de vote en ligne sur blockchain lors du salon Futur en Seine. Et avec les smart contracts, on pourrait ainsi simplifier certaines démarches administratives en automatisant énormément de processus, ou optimiser la gestion des finances publiques en utilisant des monnaies programmables pour mettre en place une imposition à la source. Nous sommes encore trop frileux dans ces domaines en France, pourtant, les possibilités sont immenses !