23 / 11 / 2017
#Rencontre

David Lacombled : « C’est dans une complémentarité fructueuse entre l’homme et la machine que doit se construire l’avenir »

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Incontestablement, la révolution numérique a accouché d'un nouveau monde. Et entre être ou ne pas être digital, la question semble aujourd’hui bel et bien tranchée. Reste désormais à définir comment vivre ce statut nouveau d’Homo numericus… C’est notamment la mission que s’est donnée David Lacombled, auteur de Digital Citizen, manifeste pour une citoyenneté numérique (Plon, 2013) et président de La Villa Numeris, un think tank qui promeut l’économie numérique et accompagne les entreprises pour valoriser et développer leurs actifs numériques. Pour lui, pas question de se faire dicter une conduite par les technologies et les réseaux. Face au fait numérique, il invite au contraire à faire œuvre d’éducation, et exhorte chaque citoyen à prendre en main son « destin digital », pour devenir véritablement acteur de cette révolution. A l’occasion de la dernière édition des Microsoft expériences, RSLN est allé à sa rencontre. Interview.

David Lacombled, crédit : Bruno Klein

Le passage à la civilisation numérique est un bouleversement. Dans cette ère de l’immédiateté, comment composer avec ce sentiment d’accélération que nous ressentons tous ?

On le sait, la planète entière s’inscrit aujourd’hui dans un même mouvement digital. Une pression s’exerce sur tous les pans de la société et dans toutes les sphères – publique, professionnelle ou amoureuse. A tel point que ce principe de virtualité appliquée concerne dorénavant toutes nos relations et interactions, qu’elles soient digitalisées ou non. Nous voulons que tout réponde au doigt et à l’œil. Songez seulement à la minute d’attente chez le boulanger, qui paraît interminable au regard de l’immédiateté induite par la révolution numérique. Et c’est là tout le paradoxe. Alors que nous disposons d’un maximum de temps pour nous informer ou nous divertir (en un siècle notre espérance de vie a été multipliée par deux), nous avons pourtant l’impression d’une urgence permanente, de ne plus avoir le temps de ne rien faire. Il faut donc à tout prix se (re)donner du temps, prendre du recul et discuter tous ensemble de ce changement profond de paradigme. Car le numérique n’est pas en lutte contre le réel mais en est au contraire partie intégrante. C’est dans une complémentarité fructueuse entre l’homme et la machine que doit se construire l’avenir.

 

L’adaptation à cet écosystème numérique est néanmoins plus difficile pour certains…

Effectivement, un certain nombre de personnes, qui n’ont pas le code social nécessaire, ne comprennent pas ou ne voient pas l’intérêt de prendre en main leur destin digital. Et finissent en conséquence par nourrir de vives craintes face à un horizon numérique qui leur paraît inatteignable. Au risque d’aboutir in fine à une société à deux vitesses : d’un côté ceux qui ont tout compris, qui savent parfaitement se mouvoir et se parler dans la civilisation numérique ; de l’autre, ceux qui n’ont pas cette chance, par manque de temps ou d’opportunités. D’où le devoir pour les premiers de ne pas céder à l’entre-soi, et d’accompagner les seconds dans cette révolution numérique qui nous concerne tous. Le digital porte une promesse de discussion et de découverte. Il faut donner à tous les moyens d’apprendre, de se former. Aujourd’hui, on constate par exemple qu’il n’existe pas de véritable formation pour utiliser Twitter ou Instagram. On apprend donc en tâtonnant, en demandant à ses amis, sa famille ou ses voisins. Bien qu’insuffisants, ces échanges et cette logique de partage sont essentiels.

« Il faut insister sur l’ardente obligation pour les employeurs et chefs d’entreprises d’instaurer un climat de confiance »

Ce rapport ambivalent au digital, entre attrait et répulsion, s’observe également dans le monde du travail. Comment l’expliquer ?

Il existe là encore un paradoxe. D’un côté, chacun ressent la nécessité de la transformation numérique et ne demande qu’à profiter des bienfaits du digital – en matière d’autonomie et de mobilité notamment. De l’autre, cette fluidité nouvelle nous oblige à être plus que jamais au rendez-vous de la performance. On constate par exemple un renforcement du reporting en entreprise, rendu possible par des datas qui permettent à la fois une surveillance accrue des salariés et une optimisation de leur temps de travail – souvent synonyme de cadences plus élevées. C’est pourquoi il faut insister sur l’ardente obligation pour les employeurs et chefs d’entreprises d’instaurer (ou de restaurer) un climat de confiance, pour opérer une transformation digitale qui soit bénéfique à tous.

 

A l’heure de l’Etat plate-forme, des civic tech et de la start-up Nation, la puissance publique semble elle aussi avoir son rôle à jouer. Comment peut-elle prendre part à la transformation digitale ?

Du fait de l’excellence des services fournis par Facebook ou Google, se développe de plus en plus le sentiment d’être mieux traité dans sa qualité de consommateurs que de salarié ou de citoyen. On attend finalement de l’Etat qu’il remplisse ses missions avec autant d’efficacité que les fleurons mondiaux du numérique. Si bien que la puissance publique est aujourd’hui sommée de réagir. Mais ce que l’on oublie de préciser, c’est que cette « smart nation » ou cette « data collectivité » nécessitent avant tout que nous acceptions la récolte de nos datas par l’Etat, de la même manière que nous consentons à mettre à disposition d’entreprises privées nos données personnelles. Sommes-nous prêts par exemple à accepter la collecte de nos données de circulation automobile ? C’est en tout cas l’unique moyen pour améliorer le plan de circulation en ville, et ainsi fluidifier le trafic en nous permettant de passer moins de temps dans notre voiture. D’où un nécessaire travail d’évangélisation à entreprendre à l’échelle nationale, pour sensibiliser les citoyens aux enjeux de la data – condition sine qua none au développement des services publics de demain.

« Il ne faut pas prendre le numérique pour plus qu’il ne l’est, à savoir un outil au service de l’homme »

Ce travail de pédagogie concerne également l’intelligence artificielle, qui compte on le sait parmi les priorités affichées du gouvernement…

On parle beaucoup d’intelligence artificielle, mais c’est en réalité un vieux concept. Son avènement a lieu aujourd’hui parce que les données qui permettent de l’assouvir sont disponibles. En France, nous nous rassurons en affirmant que nous sommes une patrie d’ingénieurs, qui parviendra quoi qu’il advienne à dominer les plateformes. Mais ce savoir faire est inutile si nous ne créons pas les conditions d’une utilisation plus large, bien que raisonnée, des datas. Sans cela, nous perdrons face à ceux qui auront su édicter des règles plus claires et plus ouvertes pour collecter et raffiner les données. Et nous serons alors réduit à de simples valets de ces data scientists. C’est pourquoi il ne faut pas prendre le numérique pour plus qu’il ne l’est, à savoir un outil au service de l’homme. Bien malin d’ailleurs celui qui peut aujourd’hui donner une définition intangible de ce qu’est la digitalisation. Celle-ci dépend avant tout de nos usages, et n’est finalement que ce que l’on en fait. A charge donc pour chacun d’entre nous de déployer l’imagination suffisante pour dompter cet outil et tenter d’innover sans cesse, en apprenant à en tirer avantage plutôt qu’en le subissant.