28 / 11 / 2016
#Entretien

« La disruption rend impossible toute visibilité sur l'avenir » - Entretien avec Bernard Stiegler

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Depuis plusieurs années le concept de disruption est sur toutes les lèvres et prend alternativement une connotation positive ou négative. Mais au fond, qu’est-ce que la disruption ? Faut-il y voir un nouveau modèle économique en soi ? Quid de son impact social ? La disruption est-elle porteuse d'espoir ou annonciatrice de la fin d’une époque ? Le philosophe Bernard Stiegler a répondu à nos questions.

Uber, Airbnb ou encore leboncoin… Ces plateformes numériques d’intermédiation ont contribué à populariser l’usage du terme disruption. Par leurs modèles et leurs méthodes, elles « disrupteraient » l’économie, avec pour conséquences concrètes d’infléchir certains de nos comportements et, in fine, notre vie quotidienne.

Le philosophe Bernard Stiegler, fondateur de l’association internationale pour une politique industrielle des technologies de l’esprit Ars Industrialis, et directeur de l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du centre Georges-Pompidou, apporte des éléments de réponses à ces questions dans son dernier ouvrage Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ? (Les Liens qui Libèrent). Entretien.

Qu’est-ce que la disruption ?

stieglerBernard Stiegler :La disruption est un phénomène qui se produit depuis l’existence du World Wide Web, c’est-à-dire depuis 1993. Elle résulte de ce que je nomme « l’informatique réticulaire », où nous sommes tous devenus les serviteurs d’un système computationnel planétaire qui était censé nous servir. Nous y sommes tous « computés », calculés et finalement téléguidés.

Ce n’est possible que parce que, lorsqu’il est optimisé, ce système va plusieurs millions de fois plus vite que nous. Les flux de transactions financières entre les Etats-Unis et l’Europe s’opèrent ainsi sur ce système à 200 millions de mètres par seconde – les deux tiers de la vitesse de la lumière. C’est sur le fond de ce différentiel colossal que nous avons de plus en plus l’impression que tout nous échappe. Telle est la disruption.

Alan Greenspan [ancien président de la Réserve fédérale américaine (Fed), NDLR] l’exprimait très bien en 2008 lors de son audition à Washington par la Commission chargée du contrôle de l’action gouvernementale, en affirmant qu’il ne savait plus comment fonctionnait le trading haute fréquence. Mais c’est vrai pour tout le monde – et c’est un système qui suscite à la fois ressentiment, panique et folie selon diverses modalités.

La disruption prend de vitesse aussi bien ceux qui cherchent à produire de l’intelligibilité – législateurs, chercheurs – que les électeurs de Donald Trump. Elle finit alors par créer le sentiment que personne ne maîtrise plus rien, pas même les disrupteurs eux-mêmes. Et cela ne pourra pas durer bien longtemps – outre que cela provoque une réaction anti-technologique dramatique qui finira par se retourner violemment contre des disrupteurs irresponsables.

La technologie est donc responsable de cette perte de sens généralisée ?

« La disruption impose un Far West technologique où c'est le premier qui dégaine qui gagne. »

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Pas du tout. La technologie est un pharmakon, c’est-à-dire que c’est à la fois un remède et un poison. Les responsables sont la politique et l’économie. Si nous laissons se développer la technologie n’importe comment, cela a des effets pervers. Et si l’on ne met pas en œuvre des thérapeutiques remédiantes, la technologie devient inévitablement empoisonnante.

La disruption rend impossible toute visibilité sur l’avenir parce qu’elle engendre des systèmes autoréférentiels, c’est-à-dire fermés. Or, on sait en théorie des systèmes qu’un système qui se ferme est tendanciellement autodestructeur. En outre, l’automatisation qui s’y déploie engendre une économie insolvable parce que le pouvoir d’achat s’y réduit drastiquement. Il faut repenser tout cela comme Roosevelt et Keynes avaient tout repensé en 1933 face aux conséquences de la taylorisation.

Le sous-titre de votre ouvrage est « comment ne pas devenir fou ». La disruption nous rend-elle vraiment fous ?

Elle impose un Far West technologique où c’est le premier qui dégaine qui gagne. Or une société n’est durable que si elle transforme les états de fait en état de droit. Faute de cela, nous tendons à anticiper le pire.

Quant à la « folie », il y en a de toutes sortes. L’une d’entre-elles – et des plus dangereuses – est provoquée par l’empêchement de rêver. Les rêves servent à commettre des transgressions symboliques qui évitent de les accomplir dans la réalité. Or, Jonathan Crary a montré que nous vivons dans une société qui rêve de moins en moins. A Palo Alto, très riche capitale de la Silicon Valley, le taux de suicide des adolescents est quatre fois plus élevé que la moyenne américaine. Il y a là des signaux tragiques – Paul Krugman a montré que la classe moyenne blanche déclassée est devenue plus consommatrice d’héroïne que la population pauvre noire. C’est cette population qui vote Trump.

A quoi tout cela est-il dû ?

Cela est lié à un immense processus de dénégation. Rien ne va mais on ne veut pas le dire – y compris à soi-même. Il faut bien dormir ! Quant aux managers, s’ils expriment de tels doutes ils sont remerciés par les actionnaires. Or, le déni est en psychiatrie une cause centrale de la psychose. Tout cela engendre une immense démoralisation planétaire – et qui n’est malheureusement pas limitée à la France ou à l’Europe, comme nous l’enseignent les élections américaines.

Le modèle disruptif tel qu’il s’est développé en Californie, tout en tirant parti du World Wide Web, l’a fondamentalement transformé et corrompu en développant des plateformes qui ne servent qu’à calculer nos comportements. C’est pourquoi nous affirmons à l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) que l’Europe doit réinventer le Web dont elle avait financé toutes les études de conception.

Peut-on parler de désenchantement du numérique ?

« Notre objectif est de produire de la civilisation avec la disruption, et non de la barbarie. »

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C’est ce qu’avec Ars Industrialis, nous avons appelé le « blues du net ». Nous avons proposé cette expression il y a quatre ans pour décrire ce qu’il s’est passé à partir du moment où, à la suite d’une part des révélations d’Edward Snowden, et d’autre part des plateformes de réseautage social, l’internet s’est profondément transformé en faisant régresser les idées qui étaient à la base du Web.

Les réseaux dits sociaux qui sont devenus ultra-addictifs désocialisent massivement les sociétés et cela est dangereux. Tout comme le Web doit être réinventé, des réseaux réellement sociaux peuvent et doivent être mis en œuvre. L’IRI y travaille par exemple avec le territoire de Plaine Commune dans la banlieue nord de Paris.

Il n’est pas anodin que de nombreux hackers prônent aujourd’hui le combat contre des outils et réseaux qu’ils ont contribué à mettre en place… pour inventer autre chose. Nous entrons dans un nouvel âge, une nouvelle culture du numérique : « l’âge post-hacker », qui hérite de la culture des hackers, mais qui devient plus responsable.

Comment faire en sorte que la disruption ne soit pas seulement destructrice ?

C’est l’enjeu de notre coopération avec le territoire de Plaine Commune, qui est une sorte de programme de « disruption positive » et délibérée – avec les habitants et les acteurs du territoire. Notre objectif est de produire de la civilisation avec la disruption, et non de la barbarie. Nous voulons faire de Plaine Commune un territoire dans lequel les acteurs de bonne volonté puissent venir apprendre ensemble à rouvrir un avenir désirable : les industriels, les syndicats, les écoles doctorales, les administrations, les artistes, les associations, et bien sûr et d’abord les citoyens.

Qu’entendez-vous par « disruption positive » ?

La disruption positive est une disruption réfléchie et délibérative où l’état de fait technologique devient la base d’un nouvel état de droit qui en énonce clairement les limites et les finalités – tout au contraire de l’ubérisation qui détruit des structures pour ensuite remplacer ses propres chauffeurs par des véhicules autonomes en trompant tout le monde. L’automatisation est porteuse d’immenses possibilités, mais elle doit être conçue en vue de constituer une nouvelle solvabilité économique, c’est-à-dire une nouvelle rationalité économique, politique et sociale.

Cela passe à la fois par une nouvelle intelligence des architectures de données et par le déploiement d’une véritable économie contributive, fondée sur un revenu contributif qui s’inspire à la fois des modèles de production du logiciel libre et du régime des intermittents du spectacle.

Il faut reconstruire une vision européenne de l’avenir industriel. Nous avons en France de très bons mathématiciens, informaticiens ou télécommunicants – parmi les meilleurs au monde. Il leur manque un vrai projet économique et social. Mais la situation n’est pas désespérée. C’est ainsi que par exemple Epitech développe son projet de formation de développeurs en affirmant la nécessité de produire du soft et des services responsables. Il ne s’agit pas de tout casser mais à l’inverse de reconstruire et de réinventer.

* Bernard Stiegler, Dans la disruption : Comment ne pas devenir fou ?, Les Liens qui Libèrent, 2016