08 / 03 / 2017
#Entretien

Femmes et numérique : « Deux millénaires de patriarcat ne peuvent pas être effacés comme ça ! »

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La parité dans le secteur du numérique est-elle une utopie ? Quels leviers mobiliser pour sortir d’un état de fait peu encourageant ? Entretien avec Samia Ghozlane, directrice de la Grande école du numérique.

A l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, et un mois après la signature, par Axelle Lemaire, Najat Vallaud-Belkacem, Laurence Rossignol et plusieurs organisations référentes, du Plan sectoriel mixité dans les métiers du numérique, l’heure est au bilan. Samia Ghozlane nous a livré son regard, ses impressions mais aussi ses idées pour un secteur plus paritaire.

Femmes et numérique : où en sommes-nous aujourd’hui ?

Samia Ghozlane: Malgré les efforts portés sur la question, nous restons effectivement sous-représentées : d’après les derniers chiffres du Syntec Numérique, il y aurait 27% de femmes parmi les salariés du numérique, un chiffre légèrement biaisé puisqu’il englobe les métiers de support informatique. Il n’y a, par exemple, que 6% de développeuses… C’est pourquoi nous sommes engagés dans le Plan sectoriel mixité dans les métiers du numérique: c’est une façon de tirer la sonnette d’alarme.

Comment analysez-vous ce manque de parité ?

Je pense que la question va même au-delà du manque de parité, car il y a un manque de volonté de la part des jeunes femmes de s’engager dans des études d’ingénieur informatique ! Deux millénaires de patriarcat ne peuvent pas être effacés en quelques dizaines d’années…

Plus généralement, les femmes ont besoin de sens ; or, elles n’en trouvent dans les métiers du numérique qu’elles jugent assez désincarnés. Elles ont l’image du geek chevelu, qui a sa canette à côté de sa souris et ne quitte pas son écran… Nous devons donc travailler sur les représentations des métiers du numérique.

Des représentations que l’on retrouve jusque dans les séries américaines comme NCIS ou Esprits Criminels: si ce sont des femmes qui campent des expertes analystes techniques, elles sont tout de même représentées comme n’ayant pas de vie personnelle…

Comment la Grande école du numérique lutte-t-elle et compte-t-elle continuer à lutter contre ce manque de parité ?

D’une manière générale, la Grande école du numérique poursuit une double ambition : celle d’apporter des réponses aux besoins croissants du marché de l’emploi en compétences numériques, et de favoriser l’insertion socio-professionnelles des publics éloignés de l’emploi ou de la formation.

Selon la DARES, 190.000 postes seraient à pourvoir dans ce secteur d’ici 2022: il y a donc urgence. Actuellement, nous formons quelque 5.000 personnes dans nos 269 formations labellisées. D’ici la fin de l’année, nous nous sommes fixés l’objectif d’en former le double, soit 10.000.

Mais pour favoriser parité et mixité, nous avons été obligés de mettre en place des quotas : 50% de jeunes qui ne sont ni en formation ni en emploi, des habitants habitant des quartiers prioritaires et, ce qui nous intéresse ici, 30% de femmes. Même si idéalement nous souhaitons la parité, nous préférons être réalistes !

C’est la raison pour laquelle nous sommes engagés au côté de nos partenaires, le Syntec Numérique et le CINOV-IT, pour renforcer l’attractivité de ces métiers auprès des femmes via une campagne nationale. Nous réfléchissons également à flécher notre prochain appel à labellisation pour qu’il touche encore plus de femmes, et pourquoi pas atteindre la parité au sein de nos formations !

Au-delà de la Grande Ecole du Numérique, qu’est-il possible faire pour que cela évolue ? Quels sont les moyens d’actions concrets et réalistes qui peuvent être mis en place ?

Il y a déjà pas mal de choses qui sont faites, aussi bien au niveau politique qu’au niveau éducatif, sans oublier les entreprises et les associations. Beaucoup d’associations de femmes dans le numérique se déplacent dans les collèges et lycées, dans les salons d’orientation, prennent part à des initiatives comme les « carrefours des métiers »… il faut continuer dans cette voie !

Car si les jeunes sont constamment sur leur smartphone, certains ne savent comment fonctionne un service web ou un moteur de recherche, et n’utilisent d’autres applications que Facebook ou Snapchat ! Je me suis récemment rendue à l’espace public numérique de Martigues, et j’ai été frappée de constater que la médiation numérique s’effectue aussi auprès de jeunes qui ne savaient qu’il existe une application CAF, Pôle emploi ou encore ameli.fr, alors que cela impacte directement leur vie.