07 / 06 / 2017
#Entretien

« Notre pays a toutes ses chances pour devenir un leader mondial de l'intelligence artificielle »

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La France a-t-elle sa chance dans la course à l’intelligence artificielle ? Quels sont les avantages et les faiblesses de l’IA « made In France » ? Eléments de réponse en compagnie de Laure Reinhart, Directrice des partenariats innovation chez Bpifrance et présidente du groupe de travail 2.2 de France IA (Développement sur le territoire national de l’écosystème des fournisseurs français de technologies de l’IA et de leur utilisation).

Investissements records en Chine, laboratoires de plus en plus importants aux Etats-Unis… La course mondiale à l’Intelligence Artificielle (IA) est bel et bien lancée. Une course d’autant plus importante que presque tous les domaines de la vie humaine peuvent, de près ou de loin, être bouleversés par les avancées de l’intelligence artificielle, de la santé à la sécurité en passant par les transports.

Mais, face aux géants du domaine que sont les États-Unis et la Chine, la France peut-elle tenir le rythme ? Quels sont les atouts de notre pays ? Ses faiblesses ? Autant de questions auxquelles a répondu Laure Reinhart, Directrice des partenariats innovation et en charge des thématiques relatives à l’intelligence artificielle chez Bpifrance.

Pour certains, la France est considérée comme l’un des principaux « hub » européens de la recherche en IA. Est-ce vraiment le cas ? Où en sommes-nous aujourd’hui au niveau des investissements publics dans la recherche dans ce domaine ?

intelligence artificielle

Laure Reinhart: Il est difficile d’avoir des idées précises sur les moyens mis en œuvre par le secteur public dans la recherche en intelligence artificielle, car l’IA est un domaine rayonnant, qui comprend de nombreuses disciplines scientifiques très différentes : mathématiques, robotique, neurosciences, éthique… Cependant, en se basant sur les travaux de France IA, on peut esquisser un état des lieux de l’IA en France.

Au niveau de la recherche publique, nous avons près de 5 300 chercheurs qui travaillent sur des questions liées à l’IA, ce qui représenterait tout de même 5% de l’ensemble des chercheurs du public en France. Ces chercheurs travaillent dans une cinquantaine de domaines différents, des mathématiques appliquées (mise au point d’algorithmes) jusqu’aux sciences humaines et sociales (avec le développement d’interfaces hommes-machines nécessitant des compétences en neurosciences et sciences cognitives).

Lorsque l’on voit les sommes colossales investies par certains pays comme la Chine ou les Etats-Unis notamment, la France a-t-elle sa chance dans cette course à l’Intelligence Artificielle ?

Le tableau est loin d’être noir. Disons-le : il ne s’agit pas que d’argent. Et selon moi, la France a toutes ses chances pour devenir un leader européen et mondial dans le domaine.

Tout d’abord, sur près de 1 500 start-up spécialisées dans l’IA recensées au niveau mondial, plus de 270 sont françaises. Notre écosystème d’accompagnement des start-up est très dynamique, notamment avec la French Tech, avec de nombreux accélérateurs et incubateurs, mais aussi avec des fonds d’investissement très actifs dans le domaine de l’IA comme Isai.

Ensuite, nous avons dans ce pays des écoles de mathématique et d’informatique parmi les meilleures au monde, et qui sont reconnues comme telles ! En termes de publications scientifiques sur l’IA par exemple, la France est la plupart du temps classée entre la 2ème et la 4ème position au niveau mondial.

Enfin, nous disposons aussi d’un important vivier d’ingénieurs, avec une formation massive de spécialistes en IA : près d’un millier d’ingénieurs spécialisés formés dans des filières IA de haut niveau sortent chaque année de nos écoles et universités.

Blue Spheres via Splitshire CC BY2.0

Qu’en est-il des investissements des entreprises françaises ou opérant sur le territoire français dans le domaine ?

Au niveau européen, la France est bien placée. Le Royaume-Uni est certes le leader en termes de levées de fonds des start-up travaillant dans le domaine de l’IA (581 millions d’euros en 2016), mais il est suivi par la France avec 278 millions d’euros. L’Allemagne vient loin après, avec 187 millions d’euros. Les fonds d’investissement français sont également actifs dans le domaine, avec des acteurs comme Kima Ventures et bien sûr Bpifrance (9ème investisseur au niveau européen).

Pour ce qui est des investissements des grands groupes dans l’IA, la grande différence par rapport à d’autres pays (USA, Chine notamment), c’est le manque d’investissement par les grandes entreprises françaises dans le domaine. De plus, si les grandes entreprises étrangères (et notamment les GAFAM) ont de véritables stratégies d’acquisitions de start-up spécialisée, c’est encore trop rare au niveau des entreprises françaises.

Comment développer les atouts français ? Et comment dépasser ses faiblesses ?

Ce qui nous semble urgent, c’est le déploiement de ces techniques d’IA dans d’autres domaines que les domaines « traditionnels » (robotique, chatbots, etc…). Il faudrait déployer rapidement et massivement ces techniques dans les domaines de la santé, de l’aéronautique, de l’automobile. On voit des initiatives mais, de manière générale, les secteurs traditionnels ont du mal à intégrer des stratégies d’Intelligence Artificielle dans leurs processus Internes. Il faudrait aussi favoriser les rencontres entre start-up IA et grandes entreprises. C’est notamment pour cette raison que Bpifrance a lancé le Hub Bpifrance, une plateforme de connexion des écosystèmes, qui répond notamment à cet enjeu.

Autre piste : au niveau territorial, il serait pertinent d’avoir des actions concrètes, par exemple dans le cadre des pôles de compétitivité. En Ile-de-France, Cap Digital travaille ainsi beaucoup à mettre en relations PME, start-up et grands groupes.

De même, il faut absolument continuer à faire collaborer laboratoires publics et privés, et veiller à ce que dans l’avenir les outils soutenant ces collaborations (comme le Fond Unique Interministériel par exemple) puissent se pérenniser.

Enfin, il me semble important de démystifier l’IA auprès d’un public plus large : un certain nombre de personnes peuvent être effrayées par le remplacement de l’homme par la machine, dans le domaine du travail (automatisation des tâches) ou de la sécurité (robots armés). Je trouve crucial de montrer que les usages de l’IA peuvent être très positifs, et que ce n’est qu’une technologie dont il faut se saisir.

Si l’on devait se projeter un peu, à quoi pourrait ressembler l’écosystème français de l’IA d’ici cinq ans, dix ans ?

C’est une question difficile ! Néanmoins, on peut clairement observer une accélération dans le domaine. On parle d’IA depuis plus de 50 ans, mais avec les moyens de stockage (notamment dans le « Cloud ») et de calcul avec les puissances actuelles, nous avons réellement dépassé un cap significatif seulement depuis ces dernières cinq années.

J’espère que l’on pourra atteindre une certaine maturité de l’écosystème d’ici cinq ou dix ans : il y aurait en France des PME qui joueraient un rôle central, et quelques ETI qui se positionneraient dans ce secteur et tireraient de façon évidente les start-up, et enfin des grands groupes qui utiliseraient plus encore ces technologies.

Je pense aussi que c’est un secteur de recherche qui va se développer de façon très forte à l’université. Nous sommes à l’aube de découvertes fantastiques. Il y a des risques cependant, le premier d’entre eux étant la « fuite des cerveaux » vers les États-Unis ou la Chine, avec pour conséquence directe un déficit de compétences pour répondre à la demande des entreprises. A l’État et aux entreprises de mettre les moyens financiers, organisationnels et humains pour éviter que cela ne se produise.

Nous avons parlé de la France… mais qu’en est-il de l’échelon européen ?

Les chercheurs français ont bien plus de contacts avec leurs homologues américains qu’avec des chercheurs allemands ou britanniques. Des initiatives se mettent en place au niveau de l’European Innovation Council, mais j’ai l’impression que nous en sommes aux balbutiements de la collaboration européenne dans le domaine…

Il manque également des projets fédérateurs à grande échelle. Ce serait intéressant qu’il puisse y avoir des projets menés par une grande entreprise comme Dassault Systèmes par exemple, un projet fédérateur qui puisse entraîner l’ensemble des industries européennes, une sorte « d’airbus de l’IA ». Mais nous en sommes, malheureusement, encore loin.