14 / 10 / 2014

Le Big Data ? Un projet chilien des années 1970 !

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Dans une récente tribune publiée par The New Yorker, Evgeny Morozov, chercheur, journaliste et auteur du best-seller Pour tout résoudre, cliquez ici, s’attache une fois de plus à tordre le cou aux idées reçues : conférer au Big data et aux données personnelles une place centrale dans la prise de décision macroéconomique, loin d’être une initiative récente, daterait des années 70 et d’un projet du dirigeant socialiste du Chili, Salvador Allende. 

Pour faire cette démonstration, le chercheur s’appuie sur l’exemple particulier de Stafford Beer, consultant britannique envoyé au Chili sous Allende. Sa mission : prêter main forte à la nationalisation des industries clés et à la modernisation du pays avec, en filigrane, l’objectif de délivrer une information totale afin d’aider à la prise de toutes les décisions et amener le socialisme au « computer age ».

Intégrer la cybernétique au cœur de l’économie : la « voie Chilienne vers le socialisme »

Précurseur en la matière, Stafford Beer a très tôt considéré ce qu’on appelle aujourd’hui Big data en tant qu’outil crucial à la décision gouvernementale et managériale. Ses recommandations au Chili socialiste des années 70 se sont principalement axées autour de la modernisation numérique de l’Etat et de la fluidification du partage d’informations aux échelles locale et nationale. Son projet « Cybersyn » (pour « cybernetics synergy ») s’est concrétisé par la création de salles opérationnelles, équipées d’ordinateurs et destinées à la collecte et analyse d’informations clés. Le prototype le plus important de ce type d’aménagements, situé à Santiago, consistait en une grande pièce dotée de quatre écrans géants sur lesquels défilaient nuit et jour des centaines d’images et de chiffres, permettant d’imaginer différents scénarios pour le pays

Mesure du bonheur, suivi des salariés… des applications variées

Autre initiative, axée sur les foyers chiliens : le projet Cyberfolk. Ce dernier s’inscrivait dans un ambitieux effort de retranscrire et de capturer le bonheur des Chiliens en temps réel, à la manière du récent indicateur de satisfaction proposé par les services publics du gouvernement de Dubai. En l’occurrence, Beer avait conçu un appareil permettant aux citoyens chiliens d’évaluer, depuis leur canapé, leur niveau de bonheur sur une échelle préétablie – allant du désespoir le plus extrême au bonheur accompli. L’objectif initial étant de parvenir à l’une des premières formes de mesures alghédoniques, en reliant ces appareils à un réseau général pour établir une moyenne nationale en temps réel.

A l’échelle managériale, Beer concevait comme essentiel le fait pour les cadres d’avoir une vision d’ensemble de la vie quotidienne des employés de leurs entreprises – comme des entreprises américaines l’expérimentent aujourd’hui. Un contrôle par ordinateur couplé aux événements en temps réel avait ainsi été instauré dans de nombreuses entreprises nationalisées afin de rationaliser la production, d’accorder aux travailleurs un gain d’autonomie, et aux managers, la possibilité de planifier leur activité à long terme. Au Chili, Beer : faire en sorte que les autorités établissent des indicateurs de production clés après avoir consulté leurs managers et travailleurs. Un socialisme idéal selon Allende ; de bonnes cybernétiques pour Beer.

Et aujourd’hui ?

A l’heure du Quantified self, de la prolifération des capteurs connectés destinés à recueillir tous types d’informations, et de la tendance observable chez les revues tech à célébrer le planning en temps réel, le projet et les ambitions de Beer ne peuvent qu’apparaître comme avant-gardistes. Le consultant britannique a en effet été l’un des premiers à considérer l’information en tant que ressource nationale, répondant d’emblée à la question de propriété des données.

Pionnier de la cybernétique, Beer était également convaincu de l’aspect homéostasique des entreprises, gouvernements ou marchés – à savoir, leur capacité à s’autoréguler. Une croyance que l’on retrouve à la base de la stratégie de start-ups actuelles telles qu’Uber, qui peut suivre et répondre en temps réel à la demande de transports et participerait ainsi au rééquilibrage des mobilités en ville. Ou de projets scientifiques des plus sérieux, comme Futur ITC qui repose sur l’idée qu’avec suffisamment de données et de puissance de calcul, un superordinateur pourrait nous permettre de prévoir aussi bien une tempête tropicale à venir, qu’un effondrement économique, une épidémie émergente ou un conflit armé.

Une nouvelle fois, Morozov s’inscrit dans une perspective historique et invite ses lecteurs à prendre du recul par rapport à la tentation du solutionnisme. En un sens, le rêve Beer est devenu réalité : la collecte et l’analyse d’informations en temps réel s’est muée en passion pour les entreprises et les gouvernements. Selon lui, leur utilisation pourrait néanmoins trouver une issue différente à celle qui en est faite aujourd’hui, à savoir dans une perspective davantage sociale et profitable au plus grand nombre.

Pour en savoir plus, c’est ici avec la tribune d’Evgeny Morozov dans The New Yorker. Et comme le chercheur est venu nous parler des implications politiques et sociales des technologies, au Campus de Microsoft France le mercredi 15 octobre dernier, retrouvez  notre résumé des échanges de la soirée !