23 / 03 / 2017
#Entretien

« Le manque de parité dans le numérique est représentatif du poids des stéréotypes »

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La parité dans le secteur du numérique est-elle une utopie ? Quels leviers mobiliser pour sortir d’un état de fait peu encourageant ? Entretien avec Claudine Schmuck, fondatrice de Global Contact, cabinet d’études et de conseil qui édite depuis cinq ans un rapport sur la place des femmes dans les milieux technologiques.

Plus d’un mois après la signature, par Axelle Lemaire, Najat Vallaud-Belkacem, Laurence Rossignol et plusieurs organisations référentes, du Plan sectoriel mixité dans les métiers du numérique, l’heure est au bilan. Après avoir interrogé Samia Ghozlane, la directrice de la Grande école du numérique, nous sommes allés à la rencontre de Claudine Schmuck, qui nous a livré son regard, mais aussi ses idées pour un secteur plus paritaire.

Femmes et numérique : où en sommes-nous aujourd’hui ?

Claudine Schmuck: Les chiffres révélés par l’analyse détaillée que nous avons conduit révèle que l’évolution est désastreuse : il y a aujourd’hui autour de 10% de femmes dans les formations au numérique de niveau bac +2 ou bac +3. Et dans les grandes écoles informatiques c’est pire : à l’Epitech, l’EPITA ou l’Ecole 42, malgré des efforts importants, la proportion de filles dans les promotion récente est tombée à 5%. Dans les années 80, l’informatique était la deuxième filière comportant le plus de femmes!

Comment analysez-vous ce manque de parité ?

C’est très représentatif du poids des stéréotypes, qui fait que les femmes s’excluent d’elles-mêmes des métiers à caractère scientifique et technique dans les pays occidentaux. Dans les pays en voie de développement, ça n’est pas du tout la même chose.

Ces stéréotypes sont familiaux, puisque l’analyse des choix d’orientation entre la 3ème et la 2nde en France, démontrent qu’à résultat égal les filles sont davantage incitées par leurs parents à poursuivre des études littéraires plutôt que scientifiques, le tout appuyé par le poids du système éducatif. Ces stéréotypes sont aussi éducatifs : l’analyse fine des études PISA démontre que dans un cadre scolaire le manque de confiance en elles des filles dans les matières scientifiques et techniques est accru.

Ces stéréotypes sont également culturels : j’étais récemment à la Fondation pour l’égalité des métiers, j’ai eu l’occasion d’écouter l’une des dirigeantes de Radio France, d’origine canadienne, qui se déclarait stupéfaite par le caractère sexiste des publicités, qui dans la plupart des cas ne suscitent aucune réaction. Là aussi, nous avons conduit une analyse précise des loisirs et des médias. Il en ressort que dans ce domaine également, les stéréotypes sont extrêmement présents, que ce soit dans les jouets, les jeux ou l’audiovisuel. L’une de nos surprises est de constater à quel point l’effet des réseaux sociaux peut être contre-productif. Sur Facebook et Twitter, les tendances aux comportements stéréotypés sont renforcées.

A cela s’ajoute, enfin, un machisme évident dans le milieu du numérique – n’ayons pas peur des mots ! Alors que les femmes ont pourtant joué un rôle très important dans le développement de l’informatique… C’est d’ailleurs particulièrement bien illustré dans un excellent documentaire : Code Debugging The Gender Gap.

On peut par exemple citer Ada Lovelace, qui a créé le premier programme informatique au XIXe siècle, Grace Hopper, qui a créé le premier langage de programmation, mais aussi Hedy Lamarr, une actrice hollywoodienne, également ingénieur, qui a inventé un système de codage des transmissions appelé « étalement de spectre », encore utilisé de nos jours.

Plus près de nous, il existe aussi des role models formidables : des mannequins qui font du code et militent pour son apprentissage, des femmes qui mettent l’humain au centre de la technologie, comme Mélanie Péron, créatrice de Bliss, un réseau social en réalité virtuelle à destination des malades. Ou encore Laëtitia Grail.

Je pense aussi à Jane McGonigal, conceptrice de jeux vidéo, qui essaie de mettre ces derniers au service d’un monde meilleur – elle a mené un Ted Talk épatant sur le sujet. Elle s’inspire de la psychologie positive pour concevoir des jeux ayant pour but, notamment, d’améliorer la vie des joueurs.

Si beaucoup d’initiatives se concentrent sur la parité dans le milieu du numérique, de nombreuses voix rappelant que le combat pour la mixité sociale est également indispensable et doit être mené en parallèle. Qu’en pensez-vous ?

Je suis tout à fait d’accord avec ce constat, même si je dirais que l’un et l’autre ne se situent pas au même niveau : la mixité sociale ne s’applique pas à 50% de la population, alors que la parité, si ! Il faut donc mener ces deux combats en parallèle, car les bénéfices potentiels sont, pour les entreprises et les organisations, très importants.

Qu’est-il possible faire pour que cela évolue ? Quels sont les moyens d’actions concrets et réalistes qui peuvent être mis en place ?

Au niveau politique, des choses sont faites : le Plan sectoriel va dans le bon sens, il faut simplement lui laisser le temps de produire ses effets. Plusieurs gouvernements successifs se sont attaqués à ces sujets : travaillons avec les outils qui nous ont été donnés avant de vouloir en inventer de nouveaux. C’est pareil pour le Plan numérique pour l’éducation: laissons-le agir, étudions ses effets et réajustons si besoin…

Cependant, l’un des points sur lesquels, à mon avis, une amélioration peut être portée dans le domaine éducatif, c’est sur l’intitulé des formations, encore beaucoup trop aride.

Côté entreprises, il faut vraiment rentrer dans le dur : on peut augmenter autant que faire se peut la proportion de femmes dans les formations scientifiques et techniques, si rien n’est fait au niveau des entreprises, il y aura un goulot d’étranglement et le problème ne sera en rien réglé. C’est d’ailleurs le sujet d’un appel lancé aux candidat.e.s à l’élection présidentielle, afin que la société civile se mobilise davantage sur le sujet.

A ce propos, j’ai développé une étude, le Gender Scan, qui permet d’identifier ce qui fonctionne ou ne fonctionne pas en matière de politique d’égalité femme/homme : les derniers résultats prouvent que la parité dans les équipes est synonyme de travail plus efficace et de collaborateurs plus heureux !

 

Découvrez-en davantage sur l’implication de Microsoft dans la formation des jeunes femmes au numérique !

>> Le soutien à la promotion Ambition Féminine de la Web@cadémie

>> Le programme DigiGirlz mis en place par Microsoft