17 / 10 / 2017
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L’intelligence artificielle pour tous

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L’intelligence artificielle pour tous
Deep learning, architectures distribuées, « Cognitive Services » : l’intelligence artificielle s’infiltre partout et bouleverse nos usages. Jusqu’où ?

Tous les acteurs de l’écosystème numérique – chercheurs, ingénieurs, décideurs ou startupers – en conviennent : après l’Internet et la téléphonie mobile, l’intelligence artificielle (IA) sera «The Next Big Thing». Elle n’est pourtant pas un sujet nouveau : Perceptron, le premier réseau neuronal artificiel, a été mis au point en 1957, tandis qu’Eliza, le premier agent conversationnel, date de 1966. Ce qui est inédit en revanche, c’est le niveau de maturation technologique de trois facteurs, qui, combinés, permettent aujourd’hui l’accélération exponentielle de son développement. A savoir : l’explosion mondiale des datas (dû entre autres à l’émergence de l’Internet des objets), l’accroissement de la puissance de calcul des systèmes informatiques et le développement du cloud. Devenue bien plus qu’une technologie, l’IA s’apprête ainsi à bouleverser notre quotidien, en ouvrant des perspectives dont on ne perçoit pas encore les limites. Santé, alimentation, éducation, commerce, agriculture, finance, tous les secteurs sont impactés. Et les enjeux économiques afférents sont énormes. D’après une étude du cabinet d’analyse Tractica, le marché de l’intelligence artificielle pour les applications en entreprise est estimé à plus de 36 milliards de dollars d’ici à 2025 en IA, contre 643 millions de dollars en 2016 – soit une tendance d’augmentation de plus de 50 % par an. Cumulé avec le marché du data analytics, il atteindrait même les 70 milliards de dollars en 2021, selon une autre étude de la Banque américaine Merrill Lynch.

«Amplifier l’ingéniosité et la créativité »

Conscientes de ce shift historique, les fleurons mondiaux du numérique ne ménagent pas leurs efforts pour se positionner efficacement et durablement sur ces questions. A l’image de Microsoft, dont la division Artificial Intelligence, créée il y a un an et dirigée par Harry Shum, compte déjà pas moins de 8 000 ingénieurs et data scientistes. «A l’aide de l’intelligence artificielle, il s’agit pour nous d’amplifier l’ingéniosité et la créativité de tous, en donnant les moyens à chaque personne et à chaque organisation sur la planète de réaliser ses ambitions et d’atteindre son plein potentiel», résume Laurence Lafont, directrice marketing et opérations de Microsoft France. Pour ce faire, la firme de Redmond a ainsi fait le pari stratégique d’injecter de l’IA dans l’ensemble des produits et services qu’elle développe, sous forme de «briques d’IA disponibles», que chacun peut utiliser pour construire avec ses propres systèmes et applications. Objectif : automatiser certaines tâches bien sûr, mais également proposer aux individus et aux entreprises des solutions d’intelligence artificielle capables de les rendre plus efficaces, même s’ils ou elles ne disposent pas du même volume de données que les géants de leur propre secteur.

« Des ordinateurs capables de comprendre les êtres humains »

Le développement des fonctions cognitives des machines se trouve aussi au cœur de ces solutions nouvelles. Ce fameux deep learning, qui permet aux logiciels « d’apprendre » par eux-mêmes et ainsi de reconnaître des formes, classer des informations ou interpréter des images. «Et si nous pouvions construire des ordinateurs capables de voir, d’entendre, de parler et de comprendre les êtres humains ?» prophétisait justement Bill Gates en 1991. Un quart de siècle plus tard, le fondateur de Microsoft pourrait bien voir son vœu exaucé. Tandis que sa société développe de puissants outils de reconnaissance vocale et de traduction instantanée, d’autres, comme la chercheuse Rana el Kaliouby, créent des applications capables de réagir en fonction des expressions de notre visage pour permettre à nos ordinateurs de booster leur intelligence émotionnelle. De là à imaginer dans les années à venir une romance entre un homme et une machine, comme dans le film Her de Spike Jonz (2014), il n’y a qu’un pas…

Vers le déchainement quantique

A l’avenir, de telles innovations imposeront bien entendu de réfléchir au cadre éthique et réglementaire dans lequel on souhaite développer les IA. A l’échelle de l’entreprise bien sûr, mais aussi en partenariat avec les états et les grandes organisations internationales. Une réflexion d’autant plus importante lorsqu’on songe aux avancées majeures annoncées dans le domaine de l’informatique quantique, qui promettent de ringardiser dans les années qui viennent tout ce que l’on croyait connaître à ce jour. Rappelons seulement que l’informatique quantique, qui repose sur les principes de la physique quantique (et donc sur les propriétés infinitésimales de la matière), permettra sous peu de donner naissance à des ordinateurs capables de résoudre en quelques minutes des problèmes mathématiques que le plus puissant des ordinateurs actuels mettrait des milliards d’années à calculer… Une puissance de calcul vertigineuse donc (sobrement appelée «déchainement quantique» par les spécialistes), qui pourraient bien changer à jamais le monde dans lequel on vit. Nous pourrions par exemple fabriquer un catalyseur capable de capturer l’oxyde de carbone dans l’air – et ainsi résoudre la question du réchauffement climatique. Ou bien donner naissance à de nouveaux matériaux, en les concevant ex nihilo, atome par atome. Ou encore lever pour de bon le mystère des origines de notre univers… Vertigineux on vous dit !

Toute technologie est un pharmakon

Qu’attendre alors d’un tel futur ? Par excès d’hubris, l’homme s’apprête-il à créer les conditions de sa propre perte ? Donnera-t-il naissance à une supra-intelligence qui se retournera in fine contre lui – comme l’intelligence détraquée de Hal dans l’Odyssée de l’espace, le Golem du Talmud ou le Frankenstein de Mary Shelley ? Difficile à dire, puisqu’il est impossible d’estimer aujourd’hui l’ensemble des conséquences sociétales (vertueuses ou non) de l’intelligence artificielle, dans la mesure où bon nombre de ses usages restent encore à découvrir ou à inventer. Une certitude néanmoins : par essence, toute technologie est un pharmakon, terme grec qui désigne à la fois le remède et le poison. C’est pourquoi demain, l’informatique quantique et l’intelligence artificielle nous donneront aussi bien les moyens de résoudre les grands défis énergétiques et climatiques des siècles à venir, que ceux de casser les clés de chiffrements les plus complexes – actant de facto la disparition de la vie privée. D’où la nécessité de ne jamais perdre de vue que ces promesses technologiques, à la fois puissances curatives et/ou destructrices ne sont que des outils, qu’il s’agit d’aborder avec une préoccupation de régulation d’une part, mais aussi avec pour ambition d’éduquer et de préparer les générations futures à habiter ce monde augmenté. Lutter contre l’analphabétisme numérique donc, afin que, pour paraphraser Woody Allen, «l’inverse de l’intelligence artificielle ne soit pas nécessairement la bêtise naturelle.»