02 / 10 / 2017
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Numérique : les trois défis prioritaires du nouveau quinquennat

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Numérique : les trois défis prioritaires du nouveau quinquennat
D’après une étude présenté le 26 septembre dernier par l’ UFC-Que Choisir, 7,5 millions de Français, soit 11% de la population, n’ont toujours pas accès à «un Internet de qualité» - soit un débit de connexion «réel» supérieur à 3 Mbits par seconde. Pis, parmi eux, 500 000 personnes n’auraient aucun accès à Internet. En cause, la fracture numérique, devenue le grand marronnier des politiques numériques de ces vingt dernières années.

En finir avec la fracture numérique

Sans grande surprise, les laissés-pour-compte du numérique sont d’abord à chercher dans les territoires ruraux et les régions dites « périphériques ». «Dans les communes de moins de 1 000 habitants, moins des deux tiers de la population a en moyenne accès à Internet dans de bonnes conditions», relève ainsi l’association de consommateurs. Et à mesure que la fibre optique s’installe dans les grandes agglomérations, l’écart se creuse avec le reste du territoire, puisque « le meilleur du très haut débit (THD) est accessible pour moins de 1% des habitants en Creuse ou en Dordogne, alors qu’il l’est pour plus de 90% des habitants à Paris ou dans les Hauts-de-Seine. » Sans connexion rapide, un accès égalitaire à l’information, aux loisirs, et aux opportunités de la nouvelle économie est mise à mal.

Pour remédier au problème, Emmanuel Macron a souhaité faire de l’accès généralisé au très haut débit la pierre angulaire de son quinquennat numérique. «Le numérique ne doit pas être réservé aux plus agiles ni aux plus favorisés, ni aux plus urbains. Chacun doit y trouver les moyens de gagner en autonomie, d’avoir la capacité d’agir, d’entreprendre et de choisir sa vie», peut-on lire sur le site programmatique d’En Marche ! Pour rattraper le retard accumulé en la matière par la France (en retard par rapport à ses voisins espagnols, allemands ou anglais sur cet aspect), le président de la République entend ainsi couvrir en très haut débit l’ensemble du territoire d’ici à la fin de l’année 2020.

Ce plan « France Très Haut Débit » est très ambitieux. Trop ? Au rythme de déploiement actuel en effet, l’ambition de fournir la fibre optique à 80% des habitants ne serait une réalité qu’en 2035, constate encore l’UFC Que-Choisir. En cause, le développement spatialement différencié des réseaux numériques, les opérateurs investissant d’abord là où une plus grande densité humaine permet de rentabiliser les coûts de construction des réseaux. D’où l’idée du président de la République, conscient qu’ « on ne mettra pas la fibre partout jusqu’au dernier kilomètre dans le dernier hameau », de ne pas tout miser sur le filaire et d’offrir une solution mixte avec la 4G.

Quelque soit la solution retenue, l’urgence est là. Car la fracture numérique, derrière sa dimension technologique et infrastructurelle, constitue une ligne de rupture symbolique, le tracé d’un clivage entre d’une part les individus qui sont – ou se sentent – bien intégrés à la civilisation numérique, d’autre part ceux qui en sont – ou s’en sentent – exclus. A charge donc pour la puissance publique et les opérateurs privés de rompre l’isolement des oubliés de l’Internet, afin que chacun puisse redéployer son quotidien à l’aune des technologies numériques.

Réformer le fonctionnement de l’État

Le 15 juin dernier, à l’occasion de son intervention au salon Vivatech (l’équivalent français du salon CES de Las Vegas), le président fraichement élu définissait la feuille de route numérique de son quinquennat. «Nous devons construire un État plate-forme, déclarait-il aux start-upers. Un Etat qui facilitera, accompagnera, transformera nombre de ses procédures en solutions, en applications, un État qui doit avoir l’ambition, d’ici à 2022, de numériser l’ensemble des procédures qui sont les siennes. Je sais bien que cela sera dur, mais c’est indispensable.»

Ce concept d’Etat plate-forme n’est pas neuf. Apparu pour la première fois en 2008 sous la plume du très libéral et techno-enthousiaste éditeur américain Tim O’Reilly, il a été repris en France par Nicolas Colin (aujourd’hui à la tête de l’incubateur et fond d’investissement The Family) et Henri Verdier (actuel directeur interministériel du numérique), dans L’Age de la multitude (Armand Colin, 2012). La thèse du livre, sous-titré « Entreprendre et gouverner après la révolution numérique », repose sur un constat : l’ensemble des grandes réussites du web 2.0 s’appuient sur les contributions des internautes via une interface ouverte – du crowdfunding de Kickstarter au projet d’encyclopédie universelle collaborative Wikipedia. Partant de ce postulat, les deux auteurs invitent l’Etat à faire de même, en fondant son modèle de gouvernance 2.0 sur l’exploitation de l’intelligence collective. L’enjeu : simplifier et concevoir autrement les services publics numériques, en s’appuyant sur les contributions des usagers pour améliorer les services publics existants, ou en créer de nouveaux. Pour ce faire, l’Etat envisage d’organiser un vaste partage d’informations entre les différentes administrations, qui permettrait de construire une véritable banque publique de données, mise à disposition sous la forme d’interfaces utilisables par tous, appelées A.P.I (application programming interface). Un Commun étatique en définitive, qui pourrait ensuite être réutilisé par les administrations elles-mêmes ou par tout autre opérateur privé – start-up ou usager – pour favoriser la création de services publics innovants. Une véritable révolution pour l’administration française.

S’il fonctionnait, un tel dispositif éviterait également à la puissance publique de voir ses prérogatives dissoutes dans la civilisation numérique – au profit notamment des plates-formes privées. Pour éviter qu’advienne un tel scénario, l’Etat devra non seulement se saisir des formidables possibilités offertes par le numérique, mais également parvenir à susciter et entretenir l’engagement des citoyens. En somme, garder à l’esprit l’intérêt général et la préservation de notre modèle social.

Se positionner sur l’intelligence artificielle

Vendredi 1er septembre 2017. Devant un parterre d’étudiants de la ville de Yaroslavl en Russie, Vladimir Poutine déclare sans ambages à propos de l’intelligence artificielle que le pays «qui deviendra leader de ce secteur sera celui qui dominera le monde». La déclaration choc, qui n’est pas sans évoquer l’époque pas si lointaine où la course à l’armement nucléaire était l’enjeu stratégique majeur des grandes puissances de ce monde, a au moins le mérite de souligner les immenses attentes placées dans ces nouvelles technologies. Dans le monde entier en effet, la course à l’IA semble bel et bien lancée. Objet de tous les fantasmes, cette forme d’intelligence nouvelle bouleverse nos modes de vie et infiltre dorénavant tous les objets du quotidien, du smartphone à l’automobile autonome en passant par le robot industriel. Au point pour certains d’en faire l’horizon ultime de la technologie – voire de l’histoire humaine. D’où l’urgence pour la France de se positionner sur ces questions qui revêtent, de par leur dimension éthique et démocratique, une portée civilisationnelle.

Lors de son discours de politique générale, Edouard Philippe a eu l’occasion de s’exprimer sur cette «révolution» de l’intelligence artificielle. Estimant à bon compte qu’«aucun des défis de la modernité ne doit nous effrayer», l’ancien maire du Havre promettait alors «d’associer les meilleurs spécialistes de ce domaine à la définition d’une stratégie nationale.» C’est chose faite depuis quelques semaines, avec la mise en place d’une mission sur l’intelligence artificielle confiée au député LRM Cédric Villani. Dans les colonnes du Monde, le mathématicien et lauréat de la très prestigieuse médaille Fields exposait le 9 septembre dernier l’objectif de cette task force nationale : «faire en sorte que l’intelligence artificielle profite à tout le monde, en l’associant à un renforcement de la démocratie et pas le contraire. » Dont Acte. Puisqu’on le sait, mal utilisée, l’IA peut avoir des effets délicats sur l’économie et le tissu démocratique. Dans un écosystème numérique mondial, la France, et a fortiori l’Europe, ont plus que jamais leur carte à jouer notamment en fluidifiant la connexion politiques-scientifiques à l’échelle nationale, et en favorisant parallèlement les synergies entre partenaires européens.