26 / 09 / 2018

Numérique : que lire de la rentrée littéraire ?

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Numérique : que lire de la rentrée littéraire ?
Les publications consacrées au numérique sont si nombreuses qu’il n’est pas toujours facile de s’y retrouver. Voici une sélection de livres parus à la rentrée, pour mieux comprendre le monde de demain.

Fragments de pensées à l’ère digitale

Contrairement à ce que son titre pourrait laisser croire, Obsolescence des données, livre de l’écrivain canadien Douglas Coupland, notamment célèbre pour avoir popularisé le terme de « Génération X », ne parle pas de la perte de fiabilité des données avec le temps. Ni même du fait qu’à l’ère de l’internet, nous stockons lesdites données en quantités gargantuesques dans des serveurs géants dont la facture énergétique ne cesse de grimper. Non, le titre est à prendre dans un sens symbolique. Le narrateur navigue à travers sa mémoire, son passé et son imaginaire pour composer des petits textes éclectiques, rassemblés sous la bannière d’un humour absurde, et d’une interrogation existentielle parfois un brin désabusée, mais toujours cocasse.

On y trouve, pêle-mêle, des réflexions sur le progrès technologique, les habitudes alimentaires de l’homme du XXIe siècle, les temps qui changent et les diverses contradictions de la vie moderne, une déclaration d’amour au café et une réflexion sur la métamorphose du langage à l’ère des textos. Mais aussi des contes loufoques, tel ce récit sur une jeune fille ayant la phobie des fenêtres, ou cette histoire délirante relatant la transformation du monde en un vaste dessin animé, avec un unique champ de maïs échappant à la cartoonisation généralisée, ou encore cette pièce de théâtre qui dépeint une émission de téléréalité où l’on conçoit un nouveau dentier pour George Washington. Un corpus éclectique, où l’ironie, le goût de l’absurde, la technologie omniprésente et les portraits d’individus médiocres reflètent malgré tout un curieux et vivant portrait de notre époque.

« Avant que le sondage ne s’impose comme mesure privilégiée de l’opinion dans les sociétés démocratiques, il y a eu les « mouches », ces agents déployés par Louis XV pour écouter les conversations se tenant dans les tavernes »

Quand les réseaux sociaux remplacent les sondages
Dans son essai La voix du web, sous-titré Nouveaux régimes de l’opinion sur internet, le sociologue Baptiste Kotras s’intéresse de son côté aux nouvelles manières qui sont employées, à l’ère digitale, pour prendre le pouls de l’opinion publique, entité floue et insaisissable, qui obsède de longue date le pouvoir politique. Dans son ouvrage L’opinion et la foule, paru en 1901, le sociologue Gabriel Tarde rêvait d’une science qui puisse partir des conversations quotidiennes pour analyser la formation et la propagation des opinions collectives. Plus d’un siècle plus tard, à l’ère des réseaux sociaux et des logiciels de social media analysis, ce rêve semble devenu une réalité. Il est désormais possible, à l’aide du traitement des masses de données, d’analyser en temps réel les innombrables messages publiés en ligne par les internautes, et de sonder ainsi les remous de l’opinion.

Mais comme le montre Baptiste Kotras, cette nouvelle donne constitue moins une nouveauté qu’un retour à de vieilles pratiques. En effet, avant que le sondage ne s’impose comme mesure privilégiée de l’opinion dans les sociétés démocratiques, il y a eu les « mouches », ces agents déployés par Louis XV pour écouter les conversations se tenant dans les tavernes. L’objectif : informer la Couronne des dernières idées en vogue parmi le peuple. L’étude d’innombrables conversations sur les réseaux sociaux et leur traitement par des logiciels offre une reconstitution, avec des moyens modernes, de cette expérience. Tout comme les informations récoltées par les mouches étaient considérées comme particulièrement fiables, car les individus ignoraient qu’ils étaient sous écoute, la parole des réseaux sociaux est vue comme plus spontanée et naturelle que celle exprimée dans les sondages. Plus tard, le Second Empire s’est appuyé sur les notables, censés offrir une vision représentative de l’opinion générale, pour parvenir à un même but. Aujourd’hui, les notables ont cédé la place aux influenceurs, ces internautes dotés d’une large audience et considérés comme particulièrement compétents sur un ou plusieurs sujets.

« le réchauffement climatique pourrait favoriser l’innovation, le nationalisme peut avoir ses vertus, l’intelligence artificielle finira par connaître l’humanité mieux qu’elle ne se connaît elle-même »

Homo Nostradamus
Après Sapiens, récit des origines de l’homme, et Homo Deus, exercice de prospective sur l’avenir de l’humanité dans un futur dominé par le transhumanisme et l’intelligence artificielle, Yuval Noah Harari revient dans l’actualité littéraire avec un nouveau livre, dans lequel il s’efforce de prédire et décrypter les défis qui attendent l’humanité à l’aube du XXIe siècle. Après le passé et le futur, et toujours avec une indéniable érudition, c’est donc au présent que s’attaque cet universitaire, spécialiste de l’histoire médiévale, que la parution de Sapiens a brusquement fait accéder au rang de superstar internationale lors de sa parution en 2014. Dans 21 leçons pour le XXIème siècle, il croise allègrement les disciplines et s’attaque à des sujets aussi variés que la question climatique, le mondialisme et l’État-nation, les progrès de l’intelligence artificielle, l’avènement des biotechnologies, le déclin du syndicalisme et des grandes idéologies politiques, ou encore le retour des religions.

Si certains passages sont assez convenus (la croyance religieuse qui a ses bons et ses mauvais côtés, les bienfaits de la méditation) d’autres sont plus audacieux, voire provocateurs. Florilège : le réchauffement climatique pourrait favoriser l’innovation, le nationalisme peut avoir ses vertus, l’intelligence artificielle finira par connaître l’humanité mieux qu’elle ne se connaît elle-même et sera utilisée par entreprises et gouvernements à des fins manipulatrices, les fausses informations ne représentent nullement une nouveauté, et font même écho aux grands mythes fondateurs qui ont accompagné le développement de l’humanité… Si le livre prend pour parti de se focaliser sur les dangers plutôt que sur les opportunités, et sur les problèmes plutôt que les solutions, il ne s’agit nullement d’un essai pessimiste. L’auteur affirme ainsi que, si le monde semble aujourd’hui plus divisé que jamais, c’est en fait l’exact inverse qui est vrai. Il montre ainsi que 1 000 ans plus tôt, l’organisation d’un événement mondial comme les Jeux olympiques aurait été tout simplement inenvisageable, les différentes civilisations du globe n’ayant pas suffisamment tissé de liens entre elles, voire ignorant leur existence les unes les autres, et chaque pays d’aujourd’hui étant alors fragmenté en une multitude de petites communautés. Une donnée à prendre en compte lorsque l’on mesure l’ampleur des défis à venir, dont la question climatique n’est pas des moindres.