29 / 12 / 2017
#Pionnier

Numérique vs analogique : quand l’armée revient aux fondamentaux

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Numérique vs analogique : quand l’armée revient aux fondamentaux
Ce sont parfois de vieilles recettes qui font les meilleurs plats. Code Morse et usage du sextant... de bonnes vieilles techniques qui semblaient dévolues aux manuels d’histoire reprennent du galon. Pour les militaires américains, introduire un zeste d’analogique dans un océan numérique est légitime et ne peut qu’être bénéfique.

Naviguer aux étoiles

Dans un monde inondé de signaux numériques et peuplé de radars, Lidars et autres GPS, chercher à se localiser en se repérant au Soleil, à la Lune ou à la position des étoiles paraît outrageusement poétique, voire un tantinet désuet. C’est pourtant l’intention de la US Navy, qui inclut à nouveau dans la formation de ses matelots – pour la première fois depuis vingt ans – l’apprentissage du sextant, un appareil optique et mécanique pour mesurer manuellement la distance angulaire entre deux points, et en déduire sa position en se repérant uniquement au ciel.

Si le Capitaine Haddock aurait approuvé la décision, tonnerre de Brest, l’utilisation par l’armée la plus moderne au monde d’un objet inventé au 18e siècle paraît saugrenue. Pour les responsables de la Navy, elle fait sens. En cas de piratage ou de dysfonctionnement des complexes systèmes électroniques et informatiques utilisés à bord des vaisseaux, pouvoir toujours se repérer et connaître sa position peut s’avérer crucial. Une façon aussi de rappeler que la technologie, même de pointe, ne doit pas faire l’objet d’une confiance aveugle. Du reste, comme l’assure un officier-formateur, les marins sont enthousiastes d’apprendre à nouveau une technique “qui fait partie de leur histoire et les rattache à leurs racines”.

Ce (relatif) retour aux sources a démarré de façon sporadique au début des années 2010, avant de se concrétiser par des programmes plus réguliers à partir de 2015. En 2017, au moins 1.200 aspirants du NORTC (Naval Reserve Officer Training Corps) seront ainsi formés à utiliser un sextant, et à naviguer en se repérant aux astres. Le numérique n’est toutefois pas totalement exclu de l’équation, puisque l’apprentissage s’appuie sur une formation en ligne, développée conjointement par des militaires et des astronomes de l’Université Vanderbilt (Nashville, Tennessee). Baptisé VandyAstroNav et mis gratuitement à disposition des internautes depuis 2015, le programme repose notamment sur des vidéos et des graphes interactifs, destinés à familiariser avec l’utilisation du sextant, le repérage des objets célestes et le calcul des latitudes et longitudes.

Si la démarche ne manque pas d’une certaine ironie – on utilise des technologies numériques pour apprendre… à s’affranchir du numérique –, elle pourrait bien se généraliser. Au moins deux autres centres de formation de la Navy, l’Académie Navale et l’école d’officiers Surface Weapons Officer School, ont exprimé leur intention d’utiliser VandyAstroNav, pour former à l’usage du sextant.

Des tirets et des points

Autre exemple de ce retour aux fondamentaux, le code Morse fait lui aussi l’objet d’un regain d’intérêt de la Navy.

Inventé en 1837 par Samuel Morse, et largement utilisé par les télégraphes du 19e siècle, l’alphabet uniquement composé de points et de tirets n’est pas un miracle d’efficacité, à fortiori à l’ère du smartphone, du Wi-Fi et du très haut débit sans fil, mais il fonctionne. Et, quand les autres modes de communications sont impossibles ou risqués, le Morse demeure une alternative intéressante – et sérieusement considérée par la marine américaine.

En juillet dernier, le Département de la recherche navale (ONR, Office of Naval Research) était même fier d’annoncer que son navire USS Monterey avait reçu un banal message, envoyé en alphabet Morse et de façon visuelle par un autre vaisseau, situé à 75 mètres de lui. Là aussi, imaginer des bâtiments de guerre ultra-modernes, comme un croiseur porteur de missiles à guidage satellite, utiliser des lampes clignotantes pour s’échanger des messages ne manque pas de sel. “Ce système simple peut s’avérer extrêmement précieux si le principal système de communication du vaisseau est défaillant, ou s’il est nécessaire de maintenir une faible signature électronique pour éviter d’être détecté par l’ennemi”, explique pourtant l’ONR.

N’en déplaise aux puristes, le dispositif a quand même été modernisé – numérique aidant. Afin d’éviter aux matelots le déchiffrage long et fastidieux, crayon et calepin en main, des successions de points et tirets, un système automatique a été développé par la Navy. Surnommé FLTC (Flashing Light to Text Converter, littéralement, un convertisseur de signaux lumineux clignotants en texte), le dispositif s’appuie sur des caméras portables du commerce (GoPro) et sur un logiciel propriétaire chargé d’interpréter les signaux de lumière, les échanges s’effectuant sur un téléphone mobile ou un laptop connecté à la caméra.

Pour l’utilisateur, tout se passe de façon simple et convivial et s’apparente même à un simple chat sur une messagerie mobile. La caméra convertit les signaux Morse en temps réel, et l’utilisateur voit s’afficher les mots correspondants sur son écran. En retour, il tape son message, qui sera converti à la volée en signaux lumineux. En somme, tout se passe un peu comme sur Whatsapp, à ceci près que l’essentiel de la communication transite de façon analogique et visuelle, par les airs. Ce bon vieux Samuel aurait sans doute déploré que l’on puisse ainsi converser dans son langage Morse sans même en connaître l’alphabet, mais l’intention est là. Selon les créateurs du FLTC, un module standard, adaptable sur tous les feux de signalement des navires, sera prochainement développé, et pourrait être généralisé par la Navy à partir de 2018.

Au besoin, ces deux exemples nous rappellent que des techniques anciennes, qui fonctionnaient jadis, peuvent toujours être utiles, même dans un monde dominé par l’innovation et les technologies disruptives. Ils montrent aussi que le numérique n’est pas contraint de remplacer, mais peut aussi servir à moderniser (et améliorer) des solutions qui ont fait leurs preuves par le passé. Notre 21e siècle numérique s’accommodera bien de quelques anachronismes.