26 / 03 / 2018
#Pause technique

Quand la Chine rejoint la course à l'intelligence artificielle

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Quand la Chine rejoint la course à l'intelligence artificielle
« Chine : la course à une économie dopée à l’IA », c’est l’intitulé d’une des tables-rondes qui s’est tenue le 8 mars au China Connect, grand raout numérique qui aborde les évolutions de l’économie numérique chinoise. Et pour cause, la Chine a annoncé il y a quelque temps un plan trisannuel pour doper le développement de l’IA chinoise entre 2018 et 2020. Mise au point.

Pouvoir bénéficier (ou pas) d’un petit crédit en quelques clics. Les données collectées sur l’utilisateur — sa marque de téléphone, l’utilisation qu’il fait de ses applications, ses précédents achats, etc. —, déterminent un score de solvabilité. S’il est suffisant, la personne est éligible à l’emprunt. Un procédé développé par des entreprises chinoises. La technologie derrière l’opération ? L’intelligence artificielle (IA), en plein essor dans l’économie du pays.

À ses débuts, l’IA reposait sur un langage peu flexible, long d’exécution et difficilement adaptable à de nouveaux types de programmes. Mais depuis quelques années, ce qu’on appelle le Machine Learning, une technologie permettant aux ordinateurs d’autonomiser leur apprentissage, a marqué la résurgence de l’IA. Beaucoup d’exemples d’innovations, qui touchent une grande diversité de secteurs industriels, reposent aujourd’hui sur l’intelligence artificielle, à l’exemple de la reconnaissance faciale dans l’industrie mobile.

 

L’intelligence artificielle : une priorité nationale

Et la Chine est pionnier dans le développement du secteur : en 2017, le pays s’est classé premier investisseur mondial dans le domaine et a produit un grand nombre de recherches scientifiques autour de l’IA. Il a même fait de cette technologie une priorité nationale. À l’horizon 2030, le gouvernement chinois projette de faire passer l’industrie de l’IA à un marché atteignant les 150 billions de dollars. Des entreprises comme Tencent ou Baidu sont chargées de faire évoluer le programme sur les questions de santé publique ou de transport autonome. Les grands noms de l’intelligence artificielle chinoise sont par ailleurs de plus en plus représentés à l’extérieur du territoire national, par la création de centres de recherche notamment, comme c’est le cas en Californie.

Selon un sondage publié début mars par la CCTV et le Tencent Research, même la population locale semble s’intéresser de près aux développements de l’IA : si 80% des 8000 participants interrogés se disent inquiets du risque que peut représenter l’IA pour leur vie privée, 80% pensent que le secteur affectera toute l’industrie chinoise, et 90% se renseigneraient davantage sur la technologie s’ils en avaient l’occasion.

Un meilleur rendement

« Dans la santé aujourd’hui, grâce à l’automatisation de l’analyse de scanner, un médecin n’interviendra que sur la deuxième image scannée, sachant que la première a déjà été analysée par des machines à très haut niveau. Ce qui permettrait au médecin de traiter 1000 patients, alors qu’ils n’en auraient traité que 10 ou 100 sans l’intervention de la machine », illustre Benjamin Joffe, investisseur chez Hax (sûrement l’un des plus grands accélérateurs au monde de startups du hardware), rencontré à l’occasion du China Connect, rendez-vous annuel de l’écosystème digital chinois. Un exemple de rendement bien perçu par le gouvernement, qui ne lésine pas sur les moyens pour soutenir le développement de technologies boostées à l’IA. « Je pense que la prise de conscience s’est faite il y a quelques années. Ce qui a été compris, ce sont les étapes qui ont permis d’assurer l’essor chinois pour les années à venir : la première était d’électrifier, la deuxième de connecter, et la troisième d’autonomiser. C’est là que l’IA joue un rôle important. Grâce aux données collectées, l’analyse des outils technologiques est améliorée, les ressources sont mieux utilisées, et leur efficacité accrue à terme », poursuit l’investisseur.

Quelles conditions pour favoriser un secteur en plein essor ?

Le succès des startups chinoises en intelligence artificielle est d’ailleurs probant. Leur nombre ne cesse d’augmenter depuis 2013, allant jusqu’à considérablement réduire la longueur d’avance qu’avaient les États-Unis dans le domaine. Selon un rapport de CB Insights sur les tendances à suivre en intelligence artificielle pour 2018, les Américains représentaient 77% des startups mondiales spécialisées en IA, contre 50% aujourd’hui. Les caractéristiques du marché chinois expliquent en partie cet essor : « le marché est très large, l’accès aux données est bien plus facile que sur d’autres marchés concurrents, et dans leur industrie, ils ont l’avantage de pouvoir tester leur avancée technologique localement », explique Benjamin Joffe. « Ils bénéficient également de talents extrêmement bien formés qui font leurs études dans les meilleurs universités chinoises et américaines. » C’est ainsi qu’Andrew Ng, après un master au MIT, devient directeur de l’équipe scientifique du moteur de recherche chinois Baidu. L’un de ses derniers projets en date est une startup qui utilise l’IA pour aider les usines à améliorer leur rendement.

Grâce aux potentialités du marché, des sociétés comme Didi (l’Uber chinois) fleurissent. Cette startup utilise les données de ses utilisateurs pour proposer une prestation personnalisée à chacun d’entre eux (genre de musique préféré, position du siège, …).

D’autres sociétés beaucoup moins connues du grand public n’en sont pas moins rentables. C’est le cas d’IFlytek, entreprise de pointe dans les technologies de reconnaissance vocale, dont les revenus atteignaient près de 700 millions de dollars en 2017. « L’avantage de ces startups, c’est qu’elles sont plus clairement high-tech. Les investisseurs sont plus intéressés par les produits utilisant de l’IA. Elles ont donc plus de facilité à se financer », ajoute Benjamin Joffe.

Si la plupart s’adressent encore au marché chinois et se font financer localement par des investisseurs privés ou publics, de plus en plus de ces startups commencent à avoir des visées qui dépassent le marché local. Sur les 30 startups chinoises que compte le portfolio d’Hax, « certaines se distinguent par la volonté de devenir des startups mondiales dès le premier jour. » Et non sans raison le marché domestique devient très compétitif pour les investisseurs, à tel point que certains d’entre eux commencent à s’orienter vers les marchés étrangers qu’ils trouvent moins coûteux et plus prometteurs. Un autre enjeu, sans doute plus politique, se joue dans la trajectoire de maturation de l’image du pays à l’international : le soft-power de l’une des plus grandes puissances économiques mondiales n’en est qu’à ses débuts.