09 / 02 / 2018
#Une brève histoire

Quand l'IA se décline au féminin

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Quand l'IA se décline au féminin
L’intelligence artificielle est réputée être une discipline peu ouverte à la gent féminine, mais les choses sont en train de changer. Plusieurs femmes occupent aujourd’hui un rôle de premier plan dans ce domaine. Voici les portraits de certaines d’entre elles.

Malgré l’image ouverte et moderne de la Silicon Valley, le monde des nouvelles technologies demeure très majoritairement masculin : ainsi, 80% des employées de Facebook et de Google sont aujourd’hui des hommes. La tendance s’accentue encore dans ce domaine de pointe que constitue l’intelligence artificielle. On estime ainsi que seulement 13,5% des effectifs travaillant dans l’apprentissage machine, une branche de l’intelligence artificielle qui permet aux ordinateurs d’apprendre avec l’expérience, sont des femmes. Mais plusieurs efforts sont aujourd’hui accomplis pour rendre la discipline plus accueillante pour elles. Citons notamment l’initiative AI4ALL (« Intelligence artificielle pour tous »), une organisation à but non lucratif qui vise à enseigner cette discipline aux femmes ainsi qu’aux étudiants défavorisés. Citons également le cycle de conférences Women in Machine Learning, dont l’ambition est de permettre aux femmes de faire carrière dans l’intelligence artificielle. Les choses sont d’ores et déjà en train d’évoluer, et plusieurs femmes jouent ou ont joué un rôle majeur dans la progression de l’intelligence artificielle. Portraits choisis.

Sœur Mary Kenneth Keller, nonne et génie de l’informatique

Née à Cleveland, dans l’Ohio, en 1913, Sœur Mary Kenneth Keller commence par intégrer un ordre catholique, avant d’étudier les mathématiques, puis les sciences de l’informatique à l’université. Ses talents dans cette discipline lui valent une dérogation pour intégrer le centre de recherches en informatique du Dartmouth College, une université privée de la côte Est, strictement réservée aux hommes et membre de la prestigieuse Ivy League. Au sein de cette institution, elle participe à la création du langage de programmation BASIC, qui marquera l’histoire de l’informatique et continue d’influencer plusieurs langages actuels. En 1965, elle reçoit son doctorat en sciences de l’informatique à l’Université du Wisconsin, devenant ainsi la toute première femme américaine à passer un tel diplôme. Elle fonde ensuite le département de sciences informatiques du Clark’s College, une université catholique pour jeunes filles. Désireuse de rendre les sciences informatiques accessibles aux femmes, elle est en outre très tôt convaincue du potentiel de cette technologie dans l’éducation, sujet sur lequel elle rédige plusieurs livres. Elle entrevoit également le potentiel de l’intelligence artificielle et prédit que nous serons bientôt capables de simuler artificiellement les processus cognitifs. Elle meurt en 1985, trop tôt, hélas, pour assister au triomphe d’AlphaGo.

Robin Murphy et les robots sauveteurs

Alors qu’elle effectue des recherches en robotique, l’attentat d’Oklahoma City, en 1995, agit comme un déclic sur Robin Murphy. Elle a alors l’idée d’appliquer ses travaux dans le domaine du secourisme, et commence à travailler pour le DARPA. Le 1er septembre 2001, elle ouvre le Center for Robot-Assisted Search and Rescue (CRASAR) pour servir de catalyseur à ses recherches. Dix jours plus tard, les robots qu’elle a contribué à développer au sein du DARPA sont employés pour secourir les victimes des attentats du World Trade Center. Ils sont ensuite employés durant les ouragans Charley, Katrina, Harvey et Irma (en 2004, 2005 et 2017), mais aussi lors de la catastrophe de Fukushima. Ces robots sont enfin régulièrement utilisés pour des opérations de sauvetage de migrants en Méditerranée. Robin Murphy dirige également le centre pour les opérations de sauvetage assistées par des robots, à l’université du Texas. Elle y a créé le programme Roboticists without borders, qui permet aux chercheurs en robotique du monde entier de collaborer autour du secourisme.

Fei-Fei Li, créatrice d’ImageNet

Fei-Fei Li a contribué très tôt à l’avancée de la recherche en intelligence artificielle. En 2009, alors qu’elle a tout juste dépassé la trentaine et travaille comme professeure assistante en sciences de l’informatique à Stanford, elle participe à la création d’ImageNet, une base de données géante d’images, qui compte aujourd’hui 15 millions d’éléments. Elle vise notamment à faciliter l’entraînement d’algorithmes de reconnaissance d’images, qui ont besoin d’une quantité faramineuse de données pour apprendre à identifier les éléments d’un cliché, par exemple un chien ou un chat. Si Facebook est capable d’identifier un visage sur une photo, qu’une voiture autonome sait distinguer un feu rouge d’un feu vert, c’est en partie grâce à ImageNet. Fei-Fei Li poursuit aujourd’hui ses recherches en intelligence artificielle à Stanford, où elle dirige le Stanford Vision Lab et le Stanford AI Lab.

Cynthia Breazeal souhaite rendre les robots à l’aise socialement

Cynthia Breazeal a consacré sa carrière à une vision bien spécifique de la robotique. Très tôt, son rêve a été de concevoir des robots dotés de compétences sociales, capables d’entretenir des relations avec les humains au quotidien. Elle a toutefois dû lutter pour imposer cette vision, à une époque (les années 1990) où cette conception de la robotique était très peu répandue. Enseignant-chercheur au MIT Media Lab, elle y fonde le Personal Robot Group, qui vise à développer des robots doués pour les interactions sociales. À la fin des années 1990, elle donne naissance au robot Kismet, capable de reconnaître et simuler des émotions. Il figure aujourd’hui au musée du MIT. Son robot suivant, Leonardo, capable d’apprendre au contact des humains, figure dans la liste des 50 meilleurs robots jamais créés, dressée par le magazine Wired en 2006. Elle continue de concevoir différents robots dans la même lignée avant de créer l’entreprise Jibo en 2014. Cette dernière, basée à Boston, conçoit un robot social conçu pour un usage familial. Elle a levé plus de 85 millions de dollars et la commercialisation du robot a démarré à l’automne 2017.

Rana el-Kaliouby et l’intelligence émotionnelle

« Une large part de l‘intelligence artificielle est cognitive, transactionnelle, focalisée sur une tâche en particulier. Notre ambition est d’apporter de l’intelligence émotionnelle aux appareils que nous utilisons au quotidien. » affirmait Rana el-Kaliouby lors de l’édition 2016 de TechCrunch Disrupt, à San Francisco. C’est en effectuant son doctorat en sciences de l’informatique, à l’université de Cambridge, au début des années 2000, qu’elle s’intéresse à la conception de machines dotées d’une intelligence émotionnelle et de tact social. Elle met alors au point un système capable d’analyser les expressions faciales d’un être humain pour en déduire son ressenti. Elle poursuit ensuite ses recherches au MIT et, forte de cette expérience, cofonde l’entreprise Affectiva. La start up propose une plateforme d’intelligence artificielle capable d’analyser les émotions, avec des usages dans plusieurs industries, dont l’automobile, l’éducation, la santé ou encore les jeux vidéo.

Angelica Lim, l’ingénieur derrière Ano et Pepper

Tout comme Rana el-Kaliouby, Angelica Lim s’intéresse à la composante émotionnelle de l’intelligence artificielle. Lors de ses études à l’université de Tokyo, elle mêle sciences de l’informatique, neurosciences et psychologie pour explorer la possibilité de générer des émotions chez les machines. Elle conçoit notamment un robot capable d’accompagner un musicien en se basant sur l’analyse de ses mouvements pour se synchroniser avec lui. Elle rejoint ensuite la société Softbank Robotics, où elle participe à la conception des célèbres robots Nao et Pepper, qu’elle contribue à doter d’intelligence émotionnelle pour faciliter leurs interactions avec les humains. Elle occupe aujourd’hui le poste d’enseignant-chercheur à la Simon Fraser University de Vancouver, où elle poursuit ses recherches. Elle est également membre d’AI4ALL.

Kate Crawford veut rendre les algorithmes plus pragmatiques

Après avoir commencé sa carrière dans la musique et le journalisme, Kate Crawford s’oriente vers la recherche sur les nouvelles technologies. Elle s’intéresse notamment aux transformations sociales, politiques et culturelles induites par des changements technologiques majeurs, comme la démocratisation du mobile, les réseaux sociaux, le traitement des masses de données et les progrès de l’intelligence artificielle. Kate Crawford effectue ses travaux au sein de l’Université de New York et de Microsoft Research. Elle est également professeur au MIT Center of Civic Media, centre de recherche du MIT qui développe des technologies à dimension sociale. À l’automne dernier, elle a lancé, en compagnie de la chercheuse Meredith Whittaker et au sein de l’Université de New-York, le AI Now Institute. L’un de ses objectifs est de faire en sorte que les concepteurs des algorithmes travaillent étroitement avec ceux qui seront ensuite chargés de les utiliser, afin de s’assurer que la recherche en intelligence artificielle soit bien orientée vers la résolution de problèmes concrets.