28 / 03 / 2017
#Entretien

Où en est l’écosystème français des start-up ? Rencontre avec Diana Filippova

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Levée de fonds, arrivée de Station F… Où en est l’écosystème des start-up en France ? Quelles sont ses forces, ses faiblesses ? Comment se positionne-t-il par rapport à celui de ses voisins européens ? Pour répondre à ces questions, nous sommes allés à la rencontre de Diana Filippova, startup connector chez Microsoft France et cofondatrice du collectif OuiShare. Entretien.

Quel regard portez-vous sur l’écosystème des start-up en France ?

Diana Filippova: Difficile de ne pas être enthousiaste devant une scène nationale qui chauffe ! La croissance des levées de fonds, plus de 35% sur l’année, est un bon indicateur du bond en avant de l’écosystème.

De façon générale, l’année fut riche en rebondissements : des levées qui ont surpris – je pense notamment à Zenly, qui a levé plus de 20 millions d’euros en 2016 autour de son application de géolocalisation –, des échecs qui ont fait parler d’eux (comme Take Eat Easy), mais aussi des projets un peu ovni comme le fonds d’investissement Daphni ou le mastodonte Station F.

Le corollaire de cette progression rapide, c’est qu’on ne peut plus parler des « start-up » comme d’un bloc homogène. Entre un Sigfox et un Frichti, il y a un monde tant sur la taille que sur la culture, les risques ou les perspectives. Que le marché continue à être mené par des très grosses start-up qui n’en sont plus vraiment (OVH, BlaBlaCar, Sigfox ou encore Deezer) ne peut être que bon pour la santé structurelle de l’écosystème, sans oublier les start-up qui prennent leur temps pour avancer dans le bon sens, par exemple La Ruche qui dit oui.

Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes pour cet écosystème ?

Il faut rester prudent sur l’euphorie : nous sommes encore loin d’avoir conquis le monde. D’abord parce que nos champions ont du chemin à faire pour s’approcher de la puissance des géants de la tech, qui sont des quasi institutions qui peuvent faire tourner un écosystème à eux tous seuls. D’autre part parce que les performances chiffrées, aussi utiles soient-elles pour juger de notre progression, ne nous disent rien sur les perspectives de long terme. Ces dernières ne peuvent être appréciées qu’à l’aune de ce que j’appelle l’infrastructure de l’écosystème : l’ensemble des acteurs, institutions, pratiques et rouages qui font qu’un environnement est favorable à une innovation saine. C’est le contraire de la tech « paillettes ».

Ce que je note, en revanche, avec un grand enthousiasme, c’est l’émergence progressive d’une pensée critique de la tech au sein même de l’écosystème et ce, au-delà des grands débats sur l’ubérisation ou la question de savoir si la tech crée ou détruit des emplois. Est-ce une bonne chose, par exemple, d’avoir tous les ans plus d’accélérateurs par rapport aux années précédentes ? Qu’est-ce qu’une bonne éducation tech ? Combien faut-il lever au juste, et comment réussir une « bonne » levée de fonds ? Ce progrès du niveau du débat est dû à l’installation et à l’expérience de certains acteurs clefs, qui ne souhaitent plus laisser la critique de la tech aux technophobes à la Evgeny Morozov.

Existe-t-il selon vous trop d’incubateurs et d’accélérateurs en France ?

Je crois qu’on est sur le podium européen en matière d’incubateurs et accélérateurs ! Tout est question de timing. Dans un écosystème naissant, les structures d’accompagnement créent des nœuds d’émulation, d’éducation, d’entraide. Sans la Cantine [devenue en 2013 NUMA, NDLR], difficile d’imaginer où on en serait maintenant.

Mais une fois la machine lancée, la seule mesure de l’utilité d’une structure, quel que soit le nom qu’on peut lui donner, est la suivante : crée-t-elle de la valeur et, si oui, qui en bénéficie en premier lieu ? Si ce sont les start-up et l’écosystème en priorité via des externalités positives, la structure a toute sa place. Si, au contraire, elle n’aide les start-up que marginalement et cherche à en extraire la valeur pour la capter au seul bénéfice de ses parties prenantes à elle, une telle structure est plus toxique qu’autre chose. Evidemment, il reste la question de la mesure de cette valeur, ce qui est loin d’être évident, surtout sur le court et moyen terme.

Pour ma part, j’écoute ce que disent les start-up car ce sont encore elles les meilleures juges. Et ce qu’elles disent, même les plus jeunes d’entre elles, c’est qu’elles attendent essentiellement deux choses : un accompagnement très ciblé et efficace qui répond précisément à leurs besoins et lever des fonds dans les meilleures conditions.

L’infrastructure et l’existence d’un réseau aux liens étroits sont clefs. De ce point de vue, il est intéressant que Station F, d’abord connue sous le nom du « plus grand incubateur du monde » et qui va ouvrir en 2017 à Paris, est désormais qualifiée de « campus », et que The Family accorde une grande importance à la mise à disposition des meilleurs ressources à ses start-up.

De manière générale, comment l’écosystème français se positionne-t-il par rapport à ceux de ses voisins ?

Ça dépend. Globalement, nous sommes plutôt pas mal placés dans les classements, et le CES est désormais une occasion annuelle de célébrer la force de l’entrepreneuriat français, y compris auprès du grand public qui se trouve la plupart du temps en dehors des enjeux de la tech. Mais l’obsession des classements ne nous emmène pas forcément dans la bonne direction, premièrement parce qu’elle conduit inéluctablement à l’autocongratulation ou l’autodépréciation et, surtout, parce que tous ces classements ne disent rien sur nos forces et faiblesses relatives précises. Pour moi, la bataille se joue aujourd’hui sur l’attractivité.

C’est-à-dire ?

L’attractivité va au-delà de l’écosystème start-up au sens strict : elle dépend de l’ensemble de structures, socio-économiques, politiques et culturelles. Sommes-nous en mesure d’attirer et de retenir les fondateurs, les investisseurs, les talents, mais aussi les artistes, les chefs, les entrepreneurs sociaux, les philanthropes ? Avec nos 100 accélérateurs sur les 800 que compte l’Europe, notre leadership dans les secteurs de la food, du luxe, de l’intelligence artificielle, de la data, etc., la France et Paris, surtout, sont en bonne place. Le French Tech Ticket ou encore la communication internationale menée par Station F sont des atouts indéniables.

Mais dans le même temps, un Londonien trouvera notre système étriqué et pas assez financiarisé, tandis qu’un Berlinois aura tendance à fuir devant le prix de location d’un deux pièces dans la capitale. Car notre attractivité dépend tout autant de nos forces et faiblesses « non numériques » que du nombre d’accélérateurs ou de la performance de nos écoles et universités. L’accessibilité du logement, la maîtrise de l’anglais par la population locale, la lisibilité du système juridique et fiscal… sont autant de facteurs clefs, tant pour les entrepreneurs que les investisseurs.

Justement, s’il ne devait y en avoir qu’une, quelle serait la force de l’écosystème français ?

Notre force principale, ce sont les « têtes », surtout dans les domaines scientifiques et techniques. Ces têtes sont performantes, très bien éduquées, désormais familières avec les fondements du business et de l’entrepreneuriat. Et moins chères qu’ailleurs. Je pense à l’Inria, au futur Paris-Saclay qui, si tout va bien, figurera en bonne place dans les classements mondiaux.

Des talents qui souvent partent à l’étranger une fois leurs études terminées…

J’ai du mal avec ce type de lamentations chauvines. Si des jeunes diplômés partent, c’est qu’ils trouvent quelque chose ailleurs qui va les enrichir, ou fuient un système qui va les freiner. Un entrepreneur passé par San Francisco ou l’Asie va non seulement y travailler, mais aussi découvrir une autre langue, une autre culture, tisser des liens inédits…

Il y a trois phénomènes qui comptent à mon sens plus que le nombre de départs. Le premier : est-ce qu’ils partent à cause d’opportunités ailleurs ou parce que l’écosystème national est bloqué ? Dans le second cas, il faut sérieusement se poser des questions sur notre politique de formation, d’innovation et de travail. Il y a dix ans, on était clairement dans le premier panier. Aujourd’hui, c’est moins le cas, même si du côté de la collaboration entre laboratoires de recherche et le business, on est encore à la traîne, malgré les initiatives comme le centre de recherche commun Inria / Microsoft ou la récente formation Blue Mirror lancée par The Family à l’attention des chercheurs.

Ensuite, est-ce que les émigrés conservent des liens avec la France et comptent y revenir un jour ? Les réseaux français à l’étranger sont solides, le lancement de The Refiners à San Francisco par exemple est destiné expressément à acculturer et former les startups françaises aux us et pratiques locales. En revanche, et malgré leur attachement à la France, peu d’entrepreneurs reviennent en France, et ça c’est un vrai problème parce que l’écosystème local ne bénéficie qu’indirectement de l’immense capital socio-économique qu’ils ont pu souvent constituer ailleurs.

Enfin, est-ce que la France attire autant les talents étrangers que les nôtres sont attirés par l’ailleurs ? Ces derniers mois, les efforts en ce sens se multiplient : le French Tech ticket, l’appel à candidature aux startups étrangères par Station F, la campagne Reviens Léon menée par Frédéric Mazzella…

A Health Blog / Flickr CC BY 2.0

Qu’est-ce qui la rend la France moins attractive ? Quelles sont les faiblesses de notre écosystème ?

J’en retiens trois, qui ne sont d’ailleurs pas spécifiques à l’écosystème start-up, mais plutôt à des déterminants socio-économiques beaucoup plus fondamentaux. La France souffre d’une image désastreuse qui ne correspond que partiellement à la réalité : notre système réglementaire et fiscal serait illisible et désincitatif pour l’entrepreneuriat ; nos impôts, atrocement élevés ; et notre administration, l’incarnation de la bureaucratie.

Ce French bashing que certaines prennent un plaisir à amplifier nivelle les efforts pour mettre en avant nos atouts qui sont très nombreux. On devrait parler de nos excellents services publics, de notre sécurité sociale, des infrastructures qui existent pour les femmes et aussi des nombreuses exonérations et niches fiscales qui existent tant pour les entrepreneurs que les investisseurs.

Surtout, tout comme les grandes écoles et malgré les attentes, le monde des start-up est le lieu d’une reproduction sociale très forte, alors qu’on espérait que les start-up allaient ouvrir la voie à des personnes peu ou pas diplômées. Malgré l’école 42, Simplon, la Web@cademy et tant d’initiatives destinées à casser le plafond de verre, la prise de risque reste bien plus accessible à ceux qui ont les bons diplômes, le soutien financier et le carnet d’adresse des parents. Je ne vois pas comment ce problème peut être résolu sans des politiques publiques globales en matière d’éducation, de financement et de logement…

On peut enfin regretter une certaine polarisation de la vulgarisation de la pensée du numérique entre technophiles et technophobes. Cela ne fait pas avancer la réflexion et nourrit les phantasmes autour des startupeurs en polo complètement déconnectés des « basses préoccupation du peuple ».

Ni la glorification de la technologie ni les discours sur la nécessaire remise de la main de l’Etat sur la machine ne nous aideront à affronter les questions éthiques, économiques et politiques liés à la substitution des travailleurs par l’intelligence artificielle ou encore la propriété des données.

Selon vous, quel impact aura l’ouverture prochaine de Station F sur l’écosystème ?

Difficile de se prononcer avant l’ouverture et les premiers mois de fonctionnement, mais globalement il y a de quoi être enthousiaste ! Station F est la dernière incarnation de ce que The Economist appelle « l’effet Niel » et qui a joué pour beaucoup dans le rattrapage récent de l’écosystème, en matière de financement et d’éducation en premier lieu. Je trouve adroit de ne pas en faire un énième « accélérateur » mais un « campus » destiné à créer un espace d’apprentissage et de synergies entre acteurs qui ne se rencontrent pas beaucoup.

Et puis il y a autre chose : Xavier Niel a très bien compris l’importance d’agir sur tous les fronts et massivement. Je pense que son dessein secret est de remettre la France en tête de la course. Ainsi, ce n’est pas par hasard que Station F comprendra un ensemble de logements subventionnés destinés aux entrepreneurs sur le campus et que le bâtiment est au cœur de Paris et non dans une commune peu accessible. On peut espérer que ce dispositif aura aussi un impact sur l’intégration d’une couche n’ayant pas accès à l’entreprenariat faute de ne pas posséder suffisamment de fonds et de patrimoine pour pouvoir exister pendant un certain temps sans revenu.

A ce propos, année d’élection présidentielle oblige, considérez-vous que les personnalités politiques françaises s’intéressent assez au monde des start-up ? Les annonces ou prises de positions sur ce sujet ne sont pas légion…

C’est aujourd’hui devenu compliqué pour un candidat quelconque de faire campagne sans toucher un mot sur la technologie et l’entrepreneuriat. Ils sont conscients qu’ils s’immiscent aujourd’hui dans toutes les interstices de notre économie et posent des problèmes non économiques, comme le devenir du travail ou encore les enjeux éthiques. Sans oublier que c’est aussi un secteur qui contribue à la croissance française et joue potentiellement un rôle clef dans notre puissance sur l’échiquier international. En parler est une chose. Proposer un programme crédible, précis et inédit en est une autre.

Trois questions sont absolument capitales pour évaluer les programmes des candidats. Première interrogation : est-ce une vraie posture, avec la réalisation d’un programme numérique ou de la communication pure ? Deuxième point : cet intérêt est-il uniquement destiné à « donner des billes » au monde des start-up ou existe-t-il un vrai programme autour de l’éducation et de la diffusion du numérique sur le territoire ? Enfin, ce programme découle-t-il d’une vision, d’une idéologie politique plus globale ou correspond-il à un ajout un peu négligent « parce qu’on ne peut pas faire sans » ? Je pense notamment à la transformation du travail, de la culture ainsi qu’à la question de l’impact de l’innovation éthique et organisationnelle comme avec la biotech ou l’intelligence artificielle.

Je conclurai par cette idée que j’ai déclinée tout au long de cette interview : le numérique, les start-up, ne sont pas affaire de mesures en faveur de l’innovation, mais d’une vision politique globale, qui inclut tout autant les politiques régaliennes que les politiques économiques.