20 / 04 / 2018
#Pause technique

Un “autre” Internet, robuste et décentralisé

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Un “autre” Internet, robuste et décentralisé
L’ambition est claire : moderniser, voire remplacer le Web actuel. “Nous défendons un Web pleinement distribué, où les applications ne sont plus hébergées sur des serveurs centralisés, mais opèrent en tous points du réseau depuis les ordinateurs des utilisateurs. Un Web sur lequel le contenu transite via de multiples intermédiaires, pas forcément dignes de confiance, sans faire perdre le contrôle des données ou en risquer la pérennité", expliquait Juan Benet, fondateur d’IPFS, au démarrage du projet, développé depuis 2014 de façon communautaire et OpenSource.

Re-décentraliser le Web

“Les réseaux que nous utilisons sont terriblement XXe siècle. On peut faire mieux”, assure-t-on. De fait, la logique qui sous-tend IPFS est justifiée par les limites évidentes du Web actuel.

Ce dernier, censé être décentralisé par nature, est désormais devenu un cas typique de consolidation hiérarchisée de l’information. Tout – à commencer par les données personnelles des usagers – est stocké sur des serveurs distants et centralisés, sujets au piratage, aux failles techniques ou à la disparition pure et simple (comme l’a montré la suppression des 38 millions de sites web Geocities, abandonnés par Yahoo en 2009). Le Web d’aujourd’hui est fragile, et ne conserve pas vraiment les traces de son passé. On estime d’ailleurs en général que la durée de vie moyenne d’une page web est de 100 jours.

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Par ailleurs, la logique “client-serveur”, très consommatrice de bande passante, a vécu et peut être largement optimisée par le P2P (peer-to-peer, ou pair-à-pair) : plutôt que chaque internaute téléchargeant temporairement un fichier sur son propre ordinateur pour chaque page Web, les fichiers se récupèrent plus efficacement, par petits bouts et de façon simultanée, depuis les ordinateurs de tous les utilisateurs.

 

Remplacer HTTP

IPFS est donc un protocole d’échange de données hypermédia visant à remplacer HTTP. Pour autant, l’idée n’est pas de réinventer l’eau chaude. La démarche s’appuie sur plusieurs technologies anciennes et bien maîtrisées, comme DHT (Distributed Hash Tables, ou tables de hachage distribué, utilisées par de nombreux protocoles P2P pour optimiser la répartition de l’accès aux données), BitTorrent (le dispositif d’échanges de fichiers en P2P le plus utilisé) ou encore Git (l’outil de gestion de versions le plus populaire aujourd’hui, inventé par le créateur de Linux, Linus Torvald). L’idée est donc d’agréger toutes ces solutions technologiques éprouvées, pour en faire un dispositif distribué global et cohérent d’échange de fichiers de toutes natures.

Concrètement, tout fichier est découpé en blocs indépendants, chacun assorti d’une signature cryptographique unique. Le réseau formé par les utilisateurs IPFS gère les doublons et les versions successives de chaque fichier. Lors d’une requête, un internaute demande aux nœuds du réseau d’identifier et de localiser les clés cryptographiques des blocs dont il a besoin, puis de récupérer les contenus correspondants (pouvant provenir de n’importe où). Avec IPFS, l’internaute n’est donc plus un simple « client » du réseau (ne faisant que recevoir des contenus au fil de ses requêtes), mais en devient l’un des nœuds (participant lui-même à sécuriser et optimiser les échanges). L’utilisateur doit simplement installer sur son ordinateur une application dédiée (Windows, Mac, Linux) pour devenir un membre actif du réseau IPFS.

Le "chantier permanent" de l'IPFS

Vers le Web 3.0

Même si IPFS demeure « un chantier permanent », sur lequel se succèdent les versions « alpha », il fonctionne dès à présent. Et même s’il doit encore s’améliorer et sans doute devenir plus « grand public », il pourrait bien s’imposer comme l’une des briques essentielles du Web 3.0.

Il paraît de plus en plus clair que ce dernier se caractérisera par sa forte décentralisation. P2P, blockchains et crypto-monnaies ont initié ce (massif) mouvement et d’innombrables projets et services déjà opérationnels vont dans le même sens : sortir les données personnelles des silos incompatibles entre eux dans lesquelles elles se trouvent actuellement, éviter les points uniques de défaillance, redonner le contrôle aux usagers. Cette vision est d’ailleurs à la base de la création, en décembre 2017, de la Fondation Web3, avec pour mission « d’encourager et favoriser technologies et applications relatives aux protocoles Web décentralisés ».

Dans ce contexte, IPFS n’est pas la seule démarche visant à décentraliser les échanges sur le Web (ZeroNet ou Blockstack, par exemple, reposent sur des solutions différentes dans un but similaire). Mais il est déjà utilisé par plusieurs applications prometteuses basées sur des blockchains : Akasha (réseau social), Ethlance (place de marché pour travailleurs freelance), Orbit (messagerie instantanée) ou uPort (identification sécurisée) combinent Ethereum et IPFS pour offrir des services alternatifs entièrement décentralisés.

Si l’on ajoute que Protocol Labs, l’entreprise qui supervise les développements IPFS, est également à l’origine de Filecoin, une crypto-monnaie et un projet de stockage numérique distribué, qui a battu des records en levant 205 millions de dollars auprès de plus de 2000 investisseurs privés en septembre dernier, on comprend que IPFS pourrait jouer un rôle clé dans l’Internet décentralisé de demain.