04 / 09 / 2018

Une brève histoire de la Blockchain et des cryptomonnaies

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Une brève histoire de la Blockchain et des cryptomonnaies
10 ans après la parution du fameux livre blanc de Satoshi Nakamoto, la Blockchain et son avatar le plus célèbre, le Bitcoin, ne cessent de faire parler d’eux. S’il a fallu attendre une époque très récente pour qu’elle devienne techniquement réalisable, cette technologie répond cependant à une vieille ambition. Voici son histoire.

Dans leur livre Blockchain Revolution, paru en 2016 aux États-Unis (non traduit en français), Donald et Alex Tapscott affirment que, loin de se cantonner à la sphère financière, la Blockchain est en passe d’amener des transformations profondes dans la plupart des secteurs de l’économie, de la santé aux transports, en passant par la protection de l’environnement et le monde de l’entreprise, au point de changer la face du monde. Un constat partagé par de nombreux analystes, dont Marc Andreessen, investisseur historique de la Silicon Valley, qui voit dans la Blockchain l’invention la plus importante depuis l’Internet. La Blockchain est une base de données décentralisée et sécurisée, qui permet d’établir un registre public et inviolable des différentes transactions qui ont été réalisées dans un contexte donné. Elle peut ainsi être employée dans n’importe quel but, bien qu’elle se soit dans un premier temps fait connaître pour avoir servi de support aux monnaies virtuelles, en particulier le Bitcoin.

La popularité de la technologie a été si fulgurante qu’on la croirait presque sortie de nulle part. Pourtant, l’idée d’un registre décentralisé pour assurer la sécurité des transactions ne date pas d’hier. Dans un papier de recherche, Chris Berg, économiste australien, relate ainsi l’histoire d’un système d’information décentralisé, conçu pour transmettre des messages diplomatiques et partageant de nombreuses similarités avec la Blockchain. Ce dispositif a été mis en place dans le royaume d’Ebla, dans l’actuelle Syrie, en… -2340 avant Jésus Christ ! Bien entendu, le dispositif ne bénéficiait pas des avancées technologiques sur lesquelles se base la Blockchain. Il était donc beaucoup moins performant, mais l’idée de base était déjà là : un système d’information distribué et homogénéisé entre les différents membres du réseau.

Ebla, le berceau de la blockchain ?

Pour une monnaie décentralisée
L’idée de monnaies échappant à la tutelle de l’état, plonge également ses racines loin dans le passé. Leur promoteur le plus célèbre est sans doute l’économiste autrichien Friedrich August von Hayek. Dans un ouvrage baptisé La dénationalisation de la monnaie, paru en 1976, il propose la création de monnaies émises de manière privée. Soumises à la loi du marché et au principe de libre-concurrence, elles deviendraient selon lui rapidement plus stables et plus fiables que les monnaies étatiques. Considéré comme l’un des chefs de file du néolibéralisme, Hayek a notamment inspiré les politiques de Ronald Reagan et Margaret Thatcher. Mais les monnaies privées ont également eu leurs défenseurs à l’opposé du spectre politique. Au début du XXe siècle, le socialiste allemand Silvio Gesell se prononce ainsi en faveur d’une monnaie décentralisée qui se déprécierait avec le temps, afin de stimuler la consommation et d’empêcher l’accumulation du capital. À la fin du XIXe siècle, l’industriel et philanthrope belge Ernest Solvay va jusqu’à proposer la suppression pure et simple de la monnaie et son remplacement par une tenue légale des transactions, système qui n’est pas sans évoquer la Blockchain.

Mais jusqu’à l’avènement de la toile, toutes ces idées ne peuvent être techniquement concrétisées et demeurent lettre morte. Il faut attendre les débuts de l’internet pour voir émerger les premières formes de monnaies privées et décentralisées. En 1995, le cryptographe américain David Chaum lance Digicash, un système de paiement électronique décentralisé, intraçable et sécurisé. Le dispositif s’appuie sur un logiciel qui assure la sécurité des transactions à l’aide de clés cryptographiques. Digicash ne parvient toutefois pas à conquérir suffisamment d’utilisateurs et fait faillite en 1998. Deux autres tentatives émergent à la fin des années 1990. L’ingénieur informatique Nick Szabo imagine tout un système permettant le déploiement d’une monnaie digitale décentralisée baptisée bit gold, qui ne sera jamais mise en œuvre, mais dont le principe préfigure l’architecture du Bitcoin. Wei Dai, ingénieur informatique et cyberpunk, pose à la même époque les bases d’une autre monnaie digitale, baptisée B-money, qui tout comme le bit gold demeure à l’état de projet.

Friedrich Hayek

L’avènement du Bitcoin
10 ans plus tard, en novembre 2008, tout bascule. C’est à cette date, marquée d’une pierre blanche dans l’histoire de la Blockchain et des cryptomonnaies, qu’un mystérieux internaute, portant le pseudonyme de Satoshi Nakamoto (et jamais identifié à ce jour), publie, sur un fil de discussion consacré à la cryptographie, un livre blanc baptisé « Bitcoin – un système monétaire électronique de pair à pair (« Bitcoin – A Peer to Peer Electronic Cash System » en version originale). Au sein de la communauté, l’enthousiasme est immédiat. L’année suivante, le Bitcoin est déployé sous forme de logiciel libre. Le dispositif s’appuie sur la Blockchain pour permettre aux internautes de réaliser des transactions sécurisées de pair à pair, sans que l’intervention d’une tierce partie (comme une banque) soit nécessaire pour garantir leur intégrité. En 2010, le tout premier achat en Bitcoin est effectué : un internaute échange 10 000 Bitcoins contre deux pizzas. Au cours actuel, une telle somme équivaudrait à environ 70 millions d’euros : cela fait cher la pizza.

Dès lors, les choses commencent à s’accélérer. Le Bitcoin commence à gagner en popularité, et avec lui, l’idée qu’il est désormais possible de concevoir des monnaies digitales et décentralisées sur la toile. On voit ainsi apparaître de nouvelles cryptomonnaies, qui se posent en alternative au Bitcoin, promettant la plupart du temps une vitesse de transaction accrue (Litecoin), un anonymat renforcé (Zcash) ou d’autres avantages. On compte aujourd’hui plus de 1 600 cryptomonnaies différentes, un chiffre qui ne cesse de croître. Malgré une rude concurrence, le Bitcoin demeure la plus célèbre, mais son histoire n’est pas un long fleuve tranquille pour autant. En 2013, peu de temps après avoir atteint la valorisation record de 1 000 dollars (850 euros), le Bitcoin connaît un premier krach, suite auquel sa valeur descend à 300 dollars (250 euros). Un an plus tard, la monnaie digitale fait connaissance avec la fraude : des hackers parviennent à mettre la main illégalement sur 850 000 Bitcoins, ce qui représente, à l’époque, la coquette somme de 450 millions de dollars (384 millions d’euros), et près de 7 milliards de dollars (6 millions d’euros) au cours actuel. Après avoir connu des cours flamboyants, frôlant les 20 000 dollars (17 000 euros) en décembre 2017, le Bitcoin s’est aujourd’hui stabilisé autour de 8 000 dollars (6 800 euros), mais demeure bien plus volatile que la plupart des monnaies traditionnelles.

 

Au-delà des cryptomonnaies
La Blockchain demeure jusqu’alors étroitement liée à la sphère financière. Tout change en 2013, lorsque Vitalik Buterin, un petit génie de l’informatique russo-canadien, alors âgé de 19 ans, ressent une frustration croissante en constatant que la Blockchain, en laquelle il voit d’immenses possibilités, reste cantonnée à servir de plateforme pour le déploiement des monnaies virtuelles. Il commence alors à travailler sur une Blockchain publique alternative (jusqu’à présent, Bitcoin et consorts opéraient tous sur la même Blockchain). Baptisée Ethereum, celle-ci est lancée en 2015. Contrairement à sa consœur, elle permet notamment de déployer des contrats intelligents, protocoles informatiques codés sur la Blockchain, qui ne se déclenchent que lorsque certaines conditions bien précises ont été réunies.

Ces contrats intelligents permettent d’imaginer un grand nombre d’applications potentielles : ils pourraient, par exemple, être employés dans le cadre d’un système de taxis autonomes, électriques et partagés, capables de facturer automatiquement leurs passagers et de payer pour leurs recharges d’électricité. Ou encore pour accroître la transparence de la chaîne de valeur et donner davantage de visibilité au consommateur sur le cycle de production des biens qu’il achète. Mais aussi faciliter le vote en ligne, lutter contre les « blood diamonds », voire, pour certains, changer le visage de l’entreprise en remplaçant une partie des managers. Pour que la Blockchain puisse véritablement transformer le monde, certains problèmes (notamment sa consommation énergétique) doivent encore être réglés. Une chose demeure cependant certaine : la technologie ne peut plus être considérée comme un simple hobby pour geeks ou un outil spéculatif.