12 / 10 / 2016
#Reportage

Journée du refus de l’échec scolaire : le numérique pour lutter contre les inégalités

  • Linkedin
La fracture numérique est-elle question d’équipements ? D’accompagnement ? Au-delà des constats, comment lutter contre cette dernière ? Reportage à l’occasion de la 9e journée du refus de l’échec scolaire, organisée par l’Afev.
TL;DR
  • linkedin
Reportage à l'occasion de la 9e journée du refus de l'échec scolaire, organisée par l'Afev.

La 9e Journée du refus de l’échec scolaire avait cette année pour thème le numérique contre les inégalités éducatives. Sous la houlette de l’Afev et le parrainage du journaliste Xavier de la Porte, la succession de points de vue, animée par Emmanuel Davidenkoff, rédacteur en chef du Monde Campus, a permis de mettre en lumière une réalité : s’il n’y a pas fracture numérique en termes d’équipements, c’est au niveau de la pratique que les inégalités se creusent.

« Le premier endroit où les jeunes disent débattre de ce qu’ils voient sur Internet, c’est à la maison. »

154 share

Et c’est sur la présentation d’une étude réalisée auprès de 548 collégiens de Réseaux d’Education Prioritaire (REP) de 11 à 13 ans, que s’est ouverte cette nouvelle Journée du refus de l’échec scolaire à la Gaîté Lyrique. Enquête qui a permis d’établir un fait : non, il n’existe pas de fracture numérique en termes d’équipements entre les collégiens scolarisés en REP et ceux qui sont dans le circuit traditionnel, puisqu’ils sont 87% à posséder un ordinateur, et 80% une tablette. « L’équipement ne préjuge pas des usages », remarque Cécilia Creuzet-Germain, directrice des opérations chez WeTechCare. La fracture est donc ailleurs.

Valérie Pugin, directrice d’études chez Trajectoires-Reflex, qui a piloté l’étude, évoque une première piste :

« Le premier endroit où les jeunes disent débattre de ce qu’ils voient sur Internet, c’est à la maison. Car si 81% des 11-13 ans interrogés reconnaissent que leurs professeurs utilisent le numérique en classe, 71% regrettent de ne pas pouvoir discuter de ce qu’ils voient sur Internet avec leurs professeurs. »

Journée du refus de l'échec scolaire à la Gaîté Lyrique. Marie-Alix Autet (DR)

Accompagnement : l’école a un rôle à jouer

Ces derniers restent pourtant des référents en la matière pour les élèves, puisque près de 70% d’entre eux estiment que leurs enseignants sont ceux qui peuvent leur montrer des sites intéressants à consulter, ou les aider à comprendre ce qu’ils voient et lisent sur Internet.

Une constatation qui rejoint, selon Xavier de la Porte, lui-même « père d’enfants scolarisés dans une banlieue compliquée », les travaux de la chercheuse de Microsoft Research danah boyd, puisque « ses études de terrain, très fines, permettent de déceler que les jeunes ne sont pas passifs face aux outils numériques, et font même preuve d’une grande réflexivité sur leurs usages. »

« Il n’y a ni rupture anthropologique, ni capacités innées pour cette génération. Il y a simplement une adaptation des individus à un monde qui évolue constamment. »

154 share

Pour autant, le concept de digital native, selon lequel tous les individus d’une même génération seraient dotés de capacités innées et porteurs de pratiques homogènes, reste âprement discuté. Pour Anne Cordier, maîtresse de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’Université de Rouen, ce concept n’est qu’un fantasme, doublé d’une construction sociale mise au service de discours prophétiques annonçant une rupture à la fois sociétale et anthropologique.

« Il n’y a pas de rupture anthropologique, ni non plus de capacités innées pour cette génération. Il y a simplement l’adaptation des individus à un monde qui évolue, constamment, et qui suppose de se saisir des objets informationnels et techniques à disposition. »

« Si je n’y arrive pas, je vais me taper la honte ! »

Si les digital natives sont un fantasme, la réalité d’une « injonction très forte » demeure : « il faut être doué avec les ordinateurs, ou avec Internet. » Et c’est là où le bât blesse, selon elle. « J’ai interrogé beaucoup de jeunes qui pensent qu’ils doivent coller à cette injonction, ce qui les amène à une estime de soi écornée. »

« Certains m’ont dit : « Si je n’y arrive pas, je vais me taper la honte ! » D’autres pensent qu’ils vont être laissés de côté, et l’expriment en ces termes, s’ils ne sont pas au même niveau que leurs pairs avec les outils numériques. »

Anne Cordier préconise plutôt de parler de « répertoire de pratiques », plus ou moins développé en fonction des élèves, mais qui doit être un levier pour l’enseignant. « Les inégalités existent, mais elles se localisent sur la palette d’usages, ajoute Cécilia Creuzet-Germain. Plus il y a éducation, plus il y a diplôme, et plus la palette est large. »

Pour combler ces disparités, cette dernière recommande aux enseignants de ne pas hésiter à inclure des outils traditionnellement réservés aux loisirs, comme YouTube, pour servir un projet académique, histoire que l’élève se sente « valorisé dans ses usages ».

Numérique à l’école : pour « comprendre de quoi on parle »

Autre piste, développée par Frédéric Bardeau de Simplon.co: opérer une transformation pédagogique, « pour que les élèves soient également transmetteurs de savoir ». Le co-fondateur de l’école de code montreuilloise plaide par ailleurs pour un changement d’état d’esprit quant à l’arrivée du numérique à l’école, grande nouveauté de cette rentrée et cristallisant des attentes et espoirs parfois à la limite de la chimère :

« L’arrivée du numérique à l’école ne va pas créer une armée de codeurs, mais contribuer à former des gens qui vont comprendre de quoi on parle. »

Bien au-delà de l’outil, qui « en lui-même n’est pas d’une grande aide », remarque Xavier de la Porte, le numérique et son inclusion dans les programmes scolaires permet en effet d’ouvrir de nouvelles perspectives. Comme le note Thierry de Vulpillières, directeur des partenariats éducation chez Microsoft, « nous ne vivons pas dans un monde de rareté de l’information, mais dans un monde de surabondance de l’information : le dispositif doit donc obligatoirement évoluer. »

Najat Vallaud-Belkacem. Marie-Alix Autet (DR)

Ne pas transmettre la culture web, c’est accroître les inégalités

Classe inversée, MOOC comme le projet Math en Vidéo de Sophie Guichard, projets collectifs comme les ebooks de Marie-Christine Ferrandon… Autant de projets qui n’ont pas manqué de susciter l’intérêt de Najat Vallaud-Belkacem, à son arrivée sur le plateau. « C’est la ministre qui vous écoute, mais aussi la maman d’un petit garçon qu’elle a du mal à faire accrocher avec la lecture », confie-t-elle.

Défendant à nouveau le Plan numérique pour l’éducation, renforcé dans les collèges en cette rentrée 2016, la ministre de l’Education nationale a ensuite, dans son discours de clôture, alerté sur la connaissance souvent trop vague que nous avons des outils digitaux qui nous accompagnent au quotidien :

« Nous vivons dans un monde d’interfaces, que je qualifie, pardonnez-moi l’expression, de « nappe épaisse de superficialité ». Évidemment, je salue les progrès en matière d’interface pour l’inclusion de tous, mais il faut rester vigilant : vous êtes enfermés dans une bulle, et vous ne le savez pas. Et ne pas transmettre cela, c’est accroître les inégalités. »

Et de rappeler que « l’École cherche l’autonomie des élèves », où l’autonomie se traduit entre autres par la maîtrise des outils. Najat Vallaud-Belkacem a ensuite signé deux conventions avec l’Afev et la Conférence des présidents d’université, afin de favoriser la réussite de tous les élèves, quelle que soit leur origine sociale ou territoriale.