30 / 03 / 2018

« Il n'y a finalement pas de différence fondamentale entre le fait de travailler et le fait de mener une activité pour soi »

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« Il n'y a finalement pas de différence fondamentale entre le fait de travailler et le fait de mener une activité pour soi »
Patrice Flichy est professeur émérite de sociologie à l'université de Paris Est-Marne-la-Vallée. Il a notamment publié L'Imaginaire d'Internet (La Découverte, 2001) et Le Sacre de l'amateur (La République des idées/Seuil, 2010). A l'occasion de son dernier ouvrage Les nouvelles frontières du travail à l'ère numérique, nous avons évoqué avec lui ces fameuses nouvelles frontières du travail, ce qu'il entend par " autre travail " et " travail ouvert " et enfin, pourquoi et comment libérer le travail.

Quel était le point de départ de votre ouvrage ? Peut-on le voir comme une suite du Sacre de l’amateur ?

Oui, c’est à la fois une suite, et en même temps, un projet différent autour de la question de la redéfinition du travail. Je souhaitais aussi rappeler que le monde a commencé avant Internet. Dans le livre, je remonte le temps et évoque les réflexions autour du travail à partir du XIXe siècle. Le travail ne se limite pas à l’entreprise. Il n’y a pas de différence fondamentale entre le fait de travailler et le fait de mener une activité pour soi.

Je me situe dans une vision du travail où il s’agit moins du travail comme producteur de valeur que du travail comme engagement dans une activité ou comme expression de soi. Prenez un exemple parlant : celui de la conduite automobile. Que vous conduisiez quelqu’un à la gare, que ce soit pour un ami, en covoiturage ou que vous fassiez le taxi ou le VTC, c’est exactement la même activité. Et ça l’est d’autant plus qu’une partie du savoir-faire spécifique du chauffeur de taxi qui était sa connaissance de la ville est désormais incorporée dans les GPS.

« Au-delà de ce que raconte Florence Weber, depuis le XIXe siècle existe toute une tradition extrêmement importante de DIY. A l’origine, elle émerge pour résoudre l’aliénation du travail industriel et est portée par William Morris »

Quelle serait votre définition la plus simple du travail ?

Le travail, c’est réaliser une activité qu’on s’est proposé de faire, s’y engager, résoudre les multiples difficultés qu’on va rencontrer et réussir à la mener à bien. Le travail n’est pas un champ de roses. En outre, on s’aperçoit qu’il existe toute une série d’activités hors travail que j’appelle  » l’autre travail  » – qui a d’ailleurs été étudié par une sociologue, Florence Weber dans son livre Le travail à côté. Elle s’intéresse à ces ouvriers qui mènent à côté une activité agricole. Au-delà de ce que raconte Florence Weber, depuis le XIXe siècle existe toute une tradition extrêmement importante de DIY. A l’origine, elle émerge pour résoudre l’aliénation du travail industriel et est portée par William Morris, l’un des fondateurs du socialisme britannique qui recommandait un retour au travail artisanal. Ensuite, après-guerre, pendant les Trente Glorieuses, naît un certain engouement pour le Do-It-Yourself.

« On le méconnaît beaucoup mais les hippies n’aspiraient pas qu’à un certain retour à la nature. Ils étaient aussi technophiles. »

Pixabay

Si le DIY s’est développé en opposition à l’aliénation du travail industriel, peut-on expliquer la vague des néo-artisans et la force du mouvement maker aujourd’hui par le numérique.

A la fin des Trente Glorieuses se développent toute une série de projets alternatifs au travail. Le plus connu, le courant hippie imagine comment vivre autrement mais aussi comment travailler autrement. On le méconnaît beaucoup mais les hippies n’aspiraient pas qu’à un certain retour à la nature. Ils étaient aussi technophiles. De la tradition hippie va découler tout le mouvement hacker, et aussi en quelque sorte, les makers. Le mouvement punk porte aussi dans sa tradition des germes du DIY. Et on arrive à la révolution numérique qui nous donne effectivement de nouveaux outils pour fabriquer, pour diffuser mais aussi se former.

« On n’est pas face à la fin du salariat. »

 

Se former, comment ça ?

Sur le web en accédant au savoir et aux compétences. Pendant mes interviews réalisées pour l’écriture du livre, j’ai été très frappé par le nombre de personnes qui m’ont expliqué se former sur Youtube. Et comme il y a un vrai engouement pour l’auto fabrication, les frontières du monde du travail deviennent plus poreuses, peuvent s’effriter (mais on peut aussi les contourner). Et ça ne signifie pas du tout que le monde classique du travail va disparaître. On n’est pas face à la fin du salariat.

En revanche, il prend de nouvelles formes. Dans votre livre, vous en distinguez deux : l’autre travail et le travail ouvert…

L’autre travail correspond à tout ce qu’on réalise en dehors de la sphère professionnelle, le travail d’à côté de Florence Weber, le Do it yourself. Pendant les Trente Glorieuses, c’est retaper sa maison, bricoler sa voiture, ce qu’on appelle le tuning. Le travail ouvert, c’est ce monde où il y a une continuité entre l’autre travail et le travail professionnel.

Artiste : ou la continuité entre passion et travail © Pixabay

« Dans l’univers du travail ouvert, tout le monde – y compris les auto-entrepreneurs – navigue dans un marché totalement mondialisé. »

 

 

Est-ce que ce ne serait pas là la réhabilitation du travail-passion ?

Tout à fait, mais seulement pour une partie des travailleurs, ceux du monde de la connaissance : les développeurs, les artistes – je crois qu’il y a une parenté entre les hackers et les artistes -, les métiers de création. Pour eux, il y a bien une continuité entre passions et travail. Et à l’autre bout de l’univers social, vous avez les travailleurs du clic, des gens pour lequel le numérique est un objet d’aliénation extrêmement fort. Ça peut être pire que le travail à la chaîne ce qu’on observe sur les plateformes comme Amazon Mechanical Turks sur lesquelles le travailleur est à l’affût de petites tâches. Toutefois, si on regarde les données à propos des travailleurs du clic, pour la majorité d’entre eux, il s’agit là d’un travail annexe.

Un autre point nécessaire pour comprendre cette notion de travail ouvert est que nous sommes dans un monde complètement mondialisé. Pendant la crise de 29 aux Etats-Unis, des chômeurs appuyés par des associations caritatives ont été invités à utiliser leur savoir-faire manuel pour fabriquer des objets en bois. Ces objets étaient ensuite vendus à la sortie des églises. Mais cette opportunité de réintégrer le monde professionnel échoue parce que le marché n’a pas été organisé. Il a été saturé par l’offre. Dans l’univers du travail ouvert, tout le monde – y compris les auto-entrepreneurs – navigue dans un marché totalement mondialisé. Dans le livre, une jeune fille qui vend des maillots de bain de niche vend au monde entier. Elle a trouvé sur une plateforme un Chinois qui fabrique à façon, un Indien qui lui a fait son site web, une Anglaise qui traduit son site. Que seule, elle ait créé une entreprise mondialisée est le signe d’une grande différence par rapport à ces chômeurs américains des années 29.

« Et quand les gens s’engagent dans le faire, ce sont les mêmes que ceux qui s’engagent dans le travail et dans les loisirs. »

 

Dans tout ça, quand est-ce qu’on travaille, quand est-ce qu’on ne travaille pas ? Et comment distingue-t-on l’amateur éclairé du professionnel ?

Ce qui est frappant chez les travailleurs du travail ouvert est qu’ils ont des heures de travail intensifs. Et ça vaut pour les plus jeunes comme les plus âgés. Une grande enquête de l’INSEE réalisée sur tous les aspects de la vie (y compris travail et loisirs) il y a dix ans, avant la popularisation du numérique distingue bien ceux qui s’engagent dans le faire et ceux qui ne s’y engagent pas. Pour ces derniers, ce sont les rapports familiaux et amicaux qui comptent. Et quand les gens s’engagent dans le faire, ce sont les mêmes que ceux qui s’engagent dans le travail et dans les loisirs. Il n’y a pas vraiment de substitution du loisir par le travail. Et ceux pour qui le travail est insatisfaisant ne s’engagent pas plus dans le loisir. Plus les gens sont satisfaits dans le travail, plus ils s’engagent dans le loisir.

A la toute fin de votre ouvrage, vous évoquez la question qu’on se pose tous : va-t-on vers la fin du salariat ?

Non, je ne pense pas. Par contre, il y a une augmentation du précariat. Il existe comme une sorte de sas à l’entrée du marché du travail. Le pourcentage de gens embauchés hors CDI est extrêmement important. Mais c’est difficile à interpréter : la part de salariat serait sûrement plus importante s’il n’y avait pas eu la création d’un statut d’auto-entrepreneur. Le vrai changement, c’est la multi-activité. A savoir ces activités extérieures au monde professionnel classique qui permettent d’acquérir une petite rémunération, une compétence plus ou moins reconnue (par exemple dans le cas des développeurs ou des graphistes).

Vous terminez votre livre sur l’idée qu’il ne s’agit pas tant de se libérer du travail que de libérer le travail. Quand et sous quelles conditions le numérique pourra-t-il aider à libérer le travail ?

C’est ce qui est au cœur de cette réflexion autour du travail ouvert. Pour un certain nombre d’analystes du travail, l’aliénation du travail est telle que selon eux, il n’y aurait rien d’autre à faire que de diminuer le temps de travail et que le travail libérateur d’expression de soi ne pourrait en aucun cas rentrer dans le monde de l’entreprise.

Je pense, au contraire que le travail ouvert offre cette possibilité de rendre les gens plus autonomes et plus satisfaits. Et cette revendication d’autonomie apparaît dans toutes les études autour de notre rapport au travail !